Deník Marie Bashkirtseff

J'etais tranquille, j'etais calme, je suis sortie avec Dina en petit bonnet de loutre, j'etais jolie, on m'a beaucoup regardee. Puis nous avons pris Girofle, Giro, comme je l'appelle depuis quelque temps; nous l'amenons diner a la maison et apres rions et faisons de l'esprit pour de vrai, mais en vain, il n'y a personne pour nous ecouter. Tant de jolis mots perdus ! Si au moins quelque journaliste pouvait les entendre, les nouvelles a la main seraient plus amusantes. J'aurais donne bien des choses pour que le Surprenant puisse nous voir par un trou de serrure; Giro les jambes croisees l'une sur l'autre fumant une cigarette, Dina dans l'attitude d'une poupee chinoise, le menton dans la main, moi etendue par terre a cote de Frederic.
[En travers: Frederic c'est un chien I]
Et ce que nous disions de lui ! Je me suis couchee par terre parce que Dina a dit: c'est une histoire ancienne et sainte ! Ces mots me produisent l'effet que me produisait avant le nom de Hamilton. Je deviens toute nerveuse, toute je ne sais comment et, si je ne me couchais pas par terre, il me faudrait tout briser a commencer par moi-meme.
— Je te comprends, dit Dina, meme a moi, cela me fait un vilain effet. Comprend-on ces mots dits a propos de la Robenson !
— N'est-ce pas, m'ecriai-je en relevant la tete du tapis et en la faisant lourdement retomber ensuite, n'est-ce pas ! Et cela, dit par un Audiffret, un homme vicieux, un coureur, un viveur nicois, qui passe sa vie entre Laura, Gioia, les actrices, les filles, etc. etc. Mais c'est bon pour un Raoul de Bragelonne, un heros de roman, un homme qui a aime une femme, et une femme pas du tout comme la pointue americaine.
Dans la bouche d'un gamin comme le Surprenant cela devient dix fois, cent fois plus fort, plus amoureux, plus religieux ! Ecoute, pour qu'on dise autant de moi je donnerais tout au monde ! Une pareille phrase provoquee par une Robenson ! quelque chose de sacre, de saint, avec la Robenson ! Ah ! vois-tu, c'est a en rager !
— Je crois bien, moi, qu'est-ce que ca me fait a moi ! et bien moi, je rage ! dit Dina.
— Ah ! ma chere, si je n'etais pas couchee il me faudrait casser quelque chose, exterminer quelqu'un ! Tiens, je crois que je vais me lever et casser cette chaise, et je me levai pour le faire mais Dina m'arreta en me faisant observer que nous n'etions pas riches en meubles.
Les cartes me predisent des noirceurs. J'etais tranquille et voila que je deviens encore jalouse du monde entier, en general et de Robenson en particulier que j'ai entrevue aujourd'hui a la Promenade et en voiture fermee.
C'est terrible que d'etre meprise et abandonne de tous ! Un instant en ete j'etais mieux, l'hiver vient et de nouveau je deviens la plus malheureuse des creatures. Sans parler du Surprenant mais stupide Emile d'Audiffret, voyez tous les autres, des saligauds, des chiens, des Hamiltons, et qui me crachent dessus.
Il faut que cela change ou j'en creverai ! Les cartes me predisent une mort prochaine. J'etais patiente tant que j'etais enfant, mais le douze du mois de janvier j'aurai dix-sept ans ! Je suis desolee, malheureuse !
Devant Giro et Dina, j'ai chante "Connais-tu le pays...". En chemise et petite jupe comme Mignon, et les cheveux epars, et avec gestes et sentiment, comme une actrice en un mot. J'ai admirablement bien chante.
Le Surprenant ne regarde que Pasqua, et ne va que dans les coulisses. On le dit amoureux de Meccoci, la prima donna leggiera. Je crois que je vais avoir un caprice pour Pasqua, je lui donnerai des bouquets et un bijou. Il m'est deja arrive il y a de cela sept ans de proteger une chanteuse en Russie, je lui ai donnee un beau medaillon avec une emeraude. Cela me distraira.
Je m'ennuie comme une miserable.
Il est minuit, je ne serai pas fraiche demain, mais qu'importe la figure ! C'est sans doute notre malheureux sort d'etre meprises de tout le monde.
Oh ! si vous saviez comme c'est terrible pour un caractere comme le mien.
Seule, partout, toujours seule ! Qu'ai-je fait de si mauvais pour etre si punie, si maltraitee ! Je ne parle pas d'Audiffret, ce serait du luxe.
Je me tourne vers Dieu et il me repousse, il ne m'ecoute pas. Serai-je un jour heureuse ? Jamais, puisque je vais mourir.
Tu dis cela, parce que tu es amoureuse, direz-vous. Non, je ne dis pas cela parce que je suis amoureuse, il y a deux ans de cela, et l'annee derniere on ne peut pas dire que j'aie ete amoureuse et j'etais tout aussi miserable qu'a present. Je suis lasse, lasse, lasse de ces eternelles lamentations.
Et le moyen de ne pas me lamenter !
Oh ! je dois etre une grande coquine ! sans cela Dieu ne me rendrait pas si triste, si abandonnee !
- Mme de Daillens m'a raconte, a dit Dina, que la Robenson a noue la cravate de Bibi devant tout le monde, chez Prodgers: Venez ici, mon cher, que je vous arrange votre cravate, a-t-elle dit, et Bibi s'est agenouille devant elle. Toutes les dames etaient scandalisees.
Voila encore une chose qui me met en colere !
Pourquoi moi seule je suis meprisee ! Si j'etais laide, ou bete ou fourbue, ou vieille, comme les Lacroix, la Storiatine, mais j'ai seize ans, je suis jolie, j'ai de l'esprit. Il ne faut naitre ni beau, ni spirituel, ni riche, dit un proverbe russe, mais il faut naitre heureux.
Oui, heureux, c'est le plus grand mot. Pourquoi suis-je malheureuse ?
Tous les soirs je dirais, ce que je dis ce soir, si ce n'etait pas absurde de repeter la meme chose.
Croyez bien que si je ne le dis pas, je le pense toujours, et tout l'hiver dernier je l'ai pense. A chaque instant, partout, a la lecon comme au theatre. J'irai prier... oui, a quoi bon ! Est-ce qu'on m'entend, est-ce qu'on m'exauce, est-ce qu'on a de la pitie pour moi !
Helene et Lise Howard sont heureuses, elles ! Leur bonheur m'est une injure, car elles m'ont outragee !
Je demande pourquoi je suis malheureuse ! Non, je n'ai pas d'esprit, est-ce qu'on demande de pareilles choses, quand on a de l'esprit.
On nait heureux ou malheureux et rien n'y fait, ni prieres, ni larmes, ni lois !... J'en suis la preuve vivante. Tout me manque !
Ah ! oui, j'ai tout un appartement a moi, j'ai des robes, des bottines comme personne ! Mais pourquoi ! Mais a quoi cela me sert !
Il est minuit et demi.
Quand donc irai-je a Rome. Je veux etudier, je perds mon temps pour rien, si on ne fait rien, on doit s'amuser, aller dans le monde. Je perds mon temps et je m'ennuie, le sale monde de Nice me repousse.