Deník Marie Bashkirtseff

Hier, a la gare, Audiffret s'est approche de maman, qui allait a Monaco. Il avait l'air le plus canaille du monde avec son long paletot jaune degrafe et flottant, en societe de Gros et de Mayer l'ex-banquier.
Il faut etre moi pour avoir pu m'humilier jusqu'a m'occuper d'un Audiffret. Et je suis bien honteuse, mais la veritablement honteuse et confuse. Un paysan nicois qui s'encanaille avec des Gros et Cie fi ! Tant qu'il se conduisait bien, ca allait encore. Mais a present, le theatre, les chanteuses, les cocottes et Gros. Il en est tout sale. Vous ne croirez peut-etre pas, mais je le dirai tout de meme. Non seulement je ne l'aime pas, mais je ne m'en occupe meme plus, je le trouve paysan, canaille, insignifiant. J'allais dire degradant, mais c'est trop fort, cela ferait croire qu'il m'est quelque chose. Je ne veux plus le cribler d'injures, il ne le merite pas. Un petit creve nicois. Ecco.
A propos d'Audiffret, maman en a reve hier. Elle voyait une grande procession religieuse, et derriere tout le monde, sur une voiture a deux roues, tres haute et toute noire, Audiffret en soutane noire avec une croix blanche sur la poitrine.
- "Maman, regarde, lui dis-je en designant Audiffret, voila un bon et vrai catholique".
A ces mots elle se reveille. Ce reve ne lui presage, a Audiffret rien de bon.
S'il pouvait crever, il me ferait plaisir. Je souhaite du mal a tout le monde.
J'ai pleure chez maman et a dejeuner j'ai annonce que j'allais etudier le chant et me faire actrice. Et je le ferai si Dieu veut bien me conserver ma voix je le ferai. C'est le seul moyen pour moi d'acquerir cette celebrite dont j'ai soif. Pour laquelle je donnerai dix annees de ma vie sans hesiter. Je ne peux pas moisir !
Il me faut du bruit, de l'eclat, de la gloire ! Et j'en aurai Deo juvante
Il n'est jamais arrive qu'on le veuille et qu'on ne l'aie pas. J'ai les idees les plus vastes du monde. Je me desole a cause du manque de societe. Foin de tout cela ! Est-ce cela que je veux !
Cent fois non ! Mille fois non !
Je suis nee pour etre une femme remarquable peu importe par quoi et comment.
Toutes mes tendances vont vers les grands de ce monde, vers les tetes couronnees, elles seules sont mes egales, le reste est sous mes pieds, si bas, si bas que c'est extraordinaire.
Je serai celebre, je serai grande ou je mourrai. Il est impossible que Dieu m'ait donne cette gioriae cupiditate comme a Severe, pour rien, sans but. Mon temps viendra et je le crois si fermement que je crache sur tout et sur tous. Je suis heureuse quand je pense comme aujourd'hui.
O ma voix !
Je suis allee a la musique, il y avait beaucoup de monde, mais rien de plus curieux que la Vigier.
J'ai pousse un petit cri en la voyant. Jamais on ne s'imaginera rien de plus absurdement extravagant et ridicule.
Nous sommes allees a l'Opera prendre une loge pour ce soir, on donne "Le Barbier", mon petit opera favori. Je sais que le Surprenant n'y sera pas, il est a Menton pour quelques jours, il l'a dit a maman. Mais que m'importe. Je ne me pardonnerai jamais de m'etre occupee d'un pareil saligaud. Je suis dans des nuages dores. J'aspire a quelque chose d'inoui, de fabuleux, je veux me reveler au monde. Je veux etre celebre. Je chanterai.
C'est drole, toute la troupe italienne me salue.
Nous sommes ce soir au n 2, ou au n 2 en face se trouve le vieux chien fourbu.
J'ai ma robe Empire, avec laquelle je m'aime le mieux, une coiffure de deesse de l'Olympe et des cheveux tombant plus bas que la ceinture et boucles naturellement au bout. Une figure radieuse et fraiche sans etre rouge comme un roastbeef ou comme Helene Howard. Je suis comme d'habitude fort remarquee, mais Bihovetz et le cardinal Antonelli seuls viennent nous voir.
[Dans la marge: C'est Antonoff qu'on a surnomme cardinal Antonelli ]
Quand Bihovetz reste seul je suis plus a l'aise. Il est dit que si ce n'est le fils c'est le pere, si ce n'est le pere c'est le chien, si ce n'est le chien c'est le cheval mais seulement le pere. Il m'a lorgne comme un fou ou comme un ami. Je laissais faire, et ne regardais pas de son cote afin qu'il put m'examiner a loisir, etant fort satisfaite de moi ce soir. Le general est comme toujours charmant.
— Tenez, lui dis-je, savez-vous ce que je vais faire ?
— Qu'allez-vous faire Mademoiselle ?
— Je vais faire le miroir.
— Comment ?
— Regardez.
Et je prends la pose de papa, il met sa main sur la rampe, j'en fais autant, il s'appuie sur sa main, je m'appuie sur la mienne, il se renverse dans son fauteuil, je me renverse dans le mien, il joue avec sa chaine, je joue avec mon ruban, il s'assied cavaliererement et appuie la main sur ses genoux, je l'imite, il met le poing sur la hanche, j'en fais autant, il se tire l'oreille, je me tire l'oreille aussi, enfin il se tord la moustache, je fais semblant de me tordre ma moustache imaginaire.
Je ris et lui sourit doucement.
Le general rit, Dina rit, ma tante rit. Chaque minute papa change la pose de sa main je l'imite comme le plus fidele miroir. C'est le dernier acte, le theatre est a moitie vide et je continue mon jeu en liberte jusqu'au dernier moment. Il met son paletot, je mets ma pelisse, il s'approche de la rampe, moi aussi. La toile se baisse, je m'arrete un instant avant de sortir, papa en fait autant, me regarde et ote son chapeau.
A droite il n'y avait personne, a gauche quatre loges etaient vides, c'est bien moi qu'il a saluee. A moins que ce ne soit quelqu'un en bas, mais non, puisqu'il me regardait.
Je sors en sautant de joie. Pendant que nous attendons notre voiture l'immense Pepino vient me saluer.
- Est-ce que vous etes malade, qu'on ne vous voit plus ? lui dis-je.
Je declare a Antonelli et au general que je viens de tomber subitement amoureuse du vieil Audiffret, et ils nous mettent en voiture.
Je rentre riante et gaie et bavarde de papa.
Mais une fois devant la glace: Ah ! ma tante, je dirai comme Rosine, a che serve lo spirito, [a que ?] este giova la bellezza fra quattro mura, mi hare d'esser proprio in sepoltura ! et je fonds en larmes en me voyant si jolie, en voyant mes bras et mon cou divins.
— Il vaut mieux etouffer les enfants au moment de leur naissance, dis-je a travers les larmes, que de les martyriser comme vous me martyrisez ! De quoi etes-vous faites ! De bois, de marbre ! Cela ne vous fait donc rien de voir que je me dechire !
— Mais que faire !
— Que faire ! Que font les autres ! Ah ! tenez vous etes des miserables ! Chacun pense a ses enfants, et vous ! Peu vous importe que je pleure, que je souffre, que je moisis ! Je ne veux pas moisir, je ne veux pas, je ne veux pas, je ne veux pas ! Entendez-vous !
— Ou prendre de l'argent !
— Pourquoi de l'argent, etre dans la societe ne coute rien, est-ce que Bihovetz vous coute cher, Pepino vous coute cher ? Les autres couteront donc plus ! Mon Dieu, mon Dieu !
Je vous prie ne riez pas, vous qui ne lirez jamais ce journal, si vous etiez a ma place vous me comprendriez et vous pleureriez comme je pleure. J'ai dix-sept ans ! Depuis quatre ans on me dit: Attends, quand tu seras grande tout changera ! J'ai attendu, je suis grande ! J'ai dix-sept ans ! Je moisis, moi qui veux vivre en courant, moi qui ai la fievre de la vie, moi qui voudrais tout absorber, tout envahir, etre partout, moi je suis enchainee, cachee, seule, miserable ! Dieu, Dieu, Dieu, Dieu, Dieu ! Je ne trouve pas d'autres paroles que celle-la. Dieu ! Dieu !
Dieu ! entends-moi donc. Dieu aie pitie de moi !
Dieu tourne-toi vers la plus miserable de tes creatures, Dieu sois bon. Dieu sois misericordieux ! Dieu ne sois pas toujours le Dieu de la vengeance et du chatiment. 0 Sainte Vierge Marie et Jesus, priez Dieu pour moi !