Deník Marie Bashkirtseff

Je ne sors pas, la journée passe comme une heure, je ne vis pas, j'attends dimanche soir, et je crains qu'il ne réussira pas, car je me sens trop heureuse. Je souris à toute les plaisanteries. Marie, la femme de chambre de ma mère, cette drôle de femme qui déteste son mari, vient me dire:
— Oh ! Mademoiselle, j'ai vu Emile hier, il était si fier de danser avec vous, il avait l'air d'un coq.
— Ah ! ha ! vous l'avez vu.
— Il vous aime, Mademoiselle, et vous allez l'aimer.
— Dites-moi, Marie, pourquoi lorsqu'un jeune homme vient dans une maison où il y a une jeune fille, on invente toujours des bêtises ?
— Pas tous, mais vous êtes belle et Emile est beau et naturellement...
Cette femme a été dans le couvent où Mme d'Audiffret s'était retirée après l'histoire, elle y a vu Emile, comme elle le nomme, qui est venu plusieurs fois pour tâcher d'amener sa belle-mère à une réconciliation.
Elle m'a attendrie en me racontant combien Mme d'Audiffret était belle, blanche, rose, de grands yeux noirs, de superbes cheveux si longs "qu'elle s'asseyait dessus" qu'elle passait ses journées à jouer de la guitare et à chanter pour endormir son bébé et à pleurer. Que chaque dimanche elle communiait avec les cheveux épars et couverte d'un long voile noir, et que ce jour-là elle ne cessait de pleurer.
N'est-ce pas romanesque ?
— Vous étiez jolie hier, me dit ma tante, vous n'étiez pas pâle (si elle parle ainsi il faut croire, car pour la moindre pâleur je suis grondée, comme si c'était ma faute I) vous étiez rose, je ne vous le dis pas toujours, hier vous étiez très jolie et il fondait.
— Vous me dites ces bêtises, depuis le premier jour vous m'avez assuré qu'il était amoureux de moi !
— Non, mais hier il a tellement regardé et, selon mon habitude, je l'ai attrapé.
— Si tu disais vrai, je t'embrasserais quatre cent quarante-huit fois tellement cela me ferait plaisir !
Je m'apprêtais à dormir lorsque mes Grâces arrivent déguisées en hommes. Aussitôt moi et Dina en faisons autant, et nous sortons après avoir fumé, juré, dit des horreurs, tout ce qu'il y a de plus gamin, de plus canaille.
Il y a beaucoup de passants ce soir mais personne ne fait attention à quatre petits Niçois marchant au milieu de la rue. Nous arrivons chez Nina, buvons et fumons avec des gestes indignes, dansons des pas impossibles, et nous asseyant tous quatre sur son lit tâchons de l'amener à une réconciliation avec Coco.
Vers onze heures nous retournons chez nous à pied mais il n'y a presque personne, nous crions et hurlons des balivernes en des termes tellement choisis que cela fait frémir.
Ah ! j'oubliai, Mmes de Ballote et de Wykersloovth ont été chez nous, et après leur visite, les mamans sont allées à Monaco.
J'oubliai encore !
C'est plus grave. Moi et Dina nous nous sommes mises près de la fenêtre, Bibi et Galula je crois en ont fait autant au château, nous nous sommes regardés au binocle, et ces deux singes ont agité leurs mouchoirs.
Puis... au bout de quelques minutes nous sommes montées au second et de derrière une persienne nous avons continué à regarder sans être vues. Et ma tante et Walitsky, cette vieille bonne, qui passaient et grondaient de temps en temps.
— Grondez, grondez, leur disais-je, sans une tante sévère, et un bonhomme comme toi Walitsky l'espagnolade ne serait pas complète.
Et je meurs de rire.
Revenons au soir, oh ! mais j'ai honte.
Devant le n° 53 Dina me crie:
— Ohé ! Emile, attends.
— Hein ! que veux-tu Joseph !
— J'ai un petit besoin !
Et elle s'approche du mur !..
Je m'indigne mais la dernière fois j'ai fait plus, je suis entrée dans une colonne de Vendôme et Giroflé après moi, c'est ce qu'elle vient de me dire, elle est ici pendant que j'écris.
C'est étrange, me coucher tard abîme mon teint, quand je m'ennuie, mais quand je m'amuse, rien ne paraît, je suis fraîche et rose comme si je me couchais à neuf heures.
## Dimanche 31 octobre 1875
Je me réveille en sursaut, entre dans le cabinet de toilette, saute sur mon bain renversé, ouvre la petite lucarne qui donne dans le corridor, dans lequel il y a une fenêtre juste en face, et me mets à parlementer en niçois avec les femmes de la rue de France.
— Mais qu'avez-vous donc fait cette nuit, Mademoiselle ? demande Léonie ébahie.
— Mais j'ai dormi !
— Mais non, vous avez dû étudier le niçois.
— Pas du tout, cela m'est venu tout seul en me réveillant, j'ai tout de suite parlé.
C'est effrayant comme je parle comme le Niçois, comme le beau Niçois.
Bon Dieu ! Juste ciel ! Est-il permis d'oublier que hier avec Giroflé, ayant laissé passer Dina et Marie, nous sommes ressorties, nous avons visité tous les buissons, et nous avons exécuté notre petit projet. Nous avons lancé six pierres et un réverbère mordit la poussière. C'est chic !
Ne pouvant rien cacher je raconte tout et je reçois une grondée [sic] à laquelle je réponds par des bêtises.
Grondez, maman, grondez, ma tante, grondez tous ! C'est le sucre de la chose.
Il n'y aurait rien de joli si vous trouviez cela naturel et comme il faut.
N'ai-je pas raison ?
Il pleut, Giroflé vient chez moi après la Promenade, (je ne suis pas sortie), après la Promenade avec Dina et Marie, et nous nous enfermons pour nous exercer à cracher au but.
Giroflé est un sucre de fille, nous nous lions de plus en plus; elle fait des remarques adorables.
Mes Grâces font toilette chez nous.
Qu'elle est drôle cette Giroflé ! Elle a enfoncé un carreau du genou pour voir Bibi, et en voiture comme on lui avait dit: Voilà Pépino ! Elle s'est précipitée vers la fenêtre mais la glace était levée et elle a donné avec la figure contre la glace.
Vers neuf heures un quart nous avons des inquiétudes sérieuses ! S'ils ne venaient pas !
Nous préparer en vain ! Nous remontons chez moi pour guetter à la fenêtre, après avoir dansé et chanté avec Coco.
Je fais une réussite, les cartes disent, oui et Giroflé entre comme une bombe et les annonce.
Mais quel est mon étonnement, ce cher Bibi qui a dit l'autre jour: "Alors dimanche on se réunit chez nous ? ce à quoi je lui ai répondu; Pas chez vous , mais chez nous". Ce cher Bibi, nous amène M. Sommier. C'est bizarre.
Vendredi, quand Saëtone était chez nous je lui ai demandé de M. Sommier, Berthe m'en parle dans ses lettres. Mais ce n'est pas une raison pour l'amener ainsi à brûle-pourpoint.
M. Sommier est un homme de trente-cinq ans, sec, et english-looking.
Pépino, Bihovetz, Ricardo, Galula et Bibi sont là.
Point de Saëtone. Hélas ! hélas ! hélas !
Oh ! mais qui me le rossera, qui me le rossera ? Pas Saëtone, mais Audiffer, le Surprenant Emile !
C'est un animal, un animal qui vous amuse beaucoup, mademoiselle !
Pépino est domestiqué tout à fait, et il devient agréable.
Pauvre Fiouloulou !
Vous savez pourquoi je dis, pauvre Fiouloulou ! Trop maigre seigneur, pour que j'en parle davantage.
Je serre un peu trop en dansant, dit Audiffer, mais autrement il n'y aurait pas de plaisir de danser.
Vous entendez !
En effet il me serre la taille et la main, que c'est un sucre !
J'ai froid, il est deux heures passées, mais je veux tant écrire ce soir.
Plus de bouderies, plus de fâcheries ! Plus de grimaces ! Pas moyen de faire comme je voulais, à la moindre chose, il devient si aimable que faire mauvaise mine serait ridicule.
Il me demande encore les tarots. Je lui dis les numéros et il lit l'explication dans le petit livre.
Deux fois il lui prédit qu'il enlèvera quelqu'un.
— J'applique ! dit-il.
— Tout de travers, Monsieur.
— Ensuite, qu'il se liera avec une mauvaise femme, cela aussi deux fois.
— Tenez, Monsieur, c'est trop drôle ! lisez.
— Oui, oui, fait-il, mais non, ce n'est rien.
Nous sommes tout à fait bien ensemble, plus une ombre, plus une tache, je n'y suis pas encore bien habituée.
Cette pauvre amoureuse vient dix fois nous interrompre, et prier de cesser, d'aller danser. Mais je ne tiens compte de rien. Pauvre Olga !
Mais voilà qu'un tarot dit que l'homme est amoureux d'une fille blonde.
— J'applique ! j'applique ! ça c'est vrai.
— Non, pas ça, mais l'autre.
— Vous savez, dit-il à Olga qui s'approche encore, je suis amoureux d'une fille blonde, j'applique, c'est vrai.
— Ce n'est pas vrai du tout, dis-je, vous préférez l'autre.
— Oh ! mais pas du tout, l'autre... c'est, enfin ! j'aime mieux ici. L'autre, je ne veux pas l'autre.
— Là c'est plus facile, seulement c'est possible, tandis qu'ici vous n'aurez rien, jamais !
On danse encore, on danse encore, et moi avec Bibi, il me dit encore qu'il est amoureux de la personne blonde.
— Ce n'est pas vrai !
— Oh !
Toujours en dansant.
Puis ce bouffon dessine un cœur traversé d'une flèche.
— C'est moi cela, dit-il.
— Depuis quand, Monsieur ?
— Ah ! mais vous ne savez pas ce que veut dire: "depuis quand, Monsieur" ?
J'ai juré que ce serait mon premier mot dans ces circonstances, et je l'ai cent fois raconté à la maison, et on rit de cela.
— J'ai dit depuis quand ? ma tante, lui dis-je en passant, ma tante j'ai dit: depuis quand ! c'est un sucre.
Ma tante ne me laisse pas une seconde avec l'homme, aussitôt que par un hasard quelconque nous nous isolons, elle nous court après. C'est amusant, oh ! je m'amuse !
Il s'en va courir dans mon atelier, je cours après lui, nous nous arrêtons à la porte de l'antichambre verte, il se glisse entre les deux battants, je le presse entre ces deux battants.
— N'allez pas, quelle bêtise !
— Mais pourquoi ?
— Ah ! je vous dis de ne pas faire de bêtises !
Il me touche la main du doigt, comme un imbécile.
— Que faites-vous, Monsieur !
— Ah ! que vous avez de jolies mains !
En ce moment ma tante accourt ! J'entre au salon et lui dans la salle à manger.
En un mot, il me fait une cour bien gentille. Vous comprenez mon contentement, ce contentement me gâte même, je suis trop animée, j'oublie mon air imposant.
On me fait chanter, mais Walitsky accompagne mal, je m'interromps, nous rions.
Puis Bibi fait cent singeries, chante, grimace, au grand délire de la galerie. Vous allez voir que demain il me crachera dessus !
Oh ! mais j'ai un paratonnerre à présent.
[Deux lignes cancellées: On fait chez nous... ]
Ces petits Niçois sont à leur aise. Bibi... voltige. Bihovetz joue, et tous chantent. Bibi reste je ne sais pas combien de temps à chercher la "fille blonde" dans le petit livre.
— Vous savez ce que je cherche ? attendez !
— Eh ! non, je vais vous trouver l'autre, c'est tout ce que vous aurez. Ah ! je ne trouve pas, mais vous savez ce que je veux dire ?
— Oui, oui, parfaitement, Mademoiselle.
— Vraiment, bien.
— Une secousse passable. Tu sais Dina, ça continue !
— Ah ! ha !
A souper je me plains des poursuites de ma tante et je leur raconte tout.
C'est bête, je ne puis jamais faire convenablement mon journal, dans un an peut-être, dans un accès de souvenirs je me souviendrai d'une foule de choses, attendons, puisqu'on ne peut faire autrement.
Ce que je regrette, c'est qu'on ne puisse pas se marier pour un certain temps, je suis certaine qu'un mariage de deux mois avec Bibi me ferait grand plaisir.
Il faut donc attendre la liberté, il faudra donc tromper ! car ne pensez pas que j'abandonne ainsi mon Niçois oh ! que non ! Un jour, nous aurons quelque chose à faire ensemble. Je l'ai dit. La reine l'a dit !
Si j'osais, ici. après de telles bêtises, parler de Dieu, je dirais que je Le remercie, Il m'a entendue ! Mais je n'ose pas, je n'en parlerai pas. Il saura sans cela si je le remercie !
— Comment, Monsieur, dit maman à thé, vous ne recevez pas le Journal de Nice ?
— Non, je reçois "Le Figaro".
— Pas du tout, dis-je, vous recevez "Le journal pour rire", "Le Petit Journal", "Le Grelot", voilà ce que vous recevez !
Voilà comment nous sommes ensemble.
— Ah ! mais, je demande un bal champêtre !
Dans ces maudits salons on ne peut rien.
Ecoutez, ce n'est pas cela que je désire ! Je désire une bonne déclaration, bien sérieuse, bien gentille, bien en règle.
Ah ! comme je prierai Dieu !
Ne vous moquez pas, sages, athées, brutes ! Vous ne comprenez pas mon caractère.
Bibi ne se gêne plus pour me regarder, ne fait plus de grimaces comme avant ! C'est un sucre !
— Marie, dit Walitsky à la femme de chambre, qui entre pour apporter je ne sais plus quoi, Marie, avant-hier Emile était comme un coq et aujourd'hui, il était comme un dindon !
Il me faut partir, l'absence me montrera la vérité. Car je vous jure que je ne sais si je suis amoureuse vraiment ou seulement pour rire.
Vous comprenez je suis encore toute échauffée, demain je le serai aussi. Il faut du temps pour comprendre.
Je suis une bonne fille, j'ai raconté tout à souper, comme je l'ai écrit ici.
Ah ! mais je demande du sérieux !