Deník Marie Bashkirtseff

Etant exclusivement occupée de mon Niçois je ne sais rien d'hier; je me fais raconter comment Pépino est descendu à la cuisine chercher un tire-bouchon, comment il a travaillé avec Fortuné.
Puis ma tante commence ses petites plaisanteries et me demande ce que m'a dit l'homme, mais moi ne pouvant rien avouer de sérieux je préfère dire:
— Mais rien, Madame, c'est une plaisanterie, rien qu'une plaisanterie, je vous assure !
— Vous avez dit, depuis quand !
— Oui, mais plaisanterie, pure plaisanterie !
Audiffer est déjà sur sa fenêtre mais, réveillée depuis midi seulement, je ne me montre pas.
— Bon, dit ma tante, bientôt il vous amènera l'ami au long nez, celui de Paris, il vous a déjà amené Sommier, qui a approuvé.
Le fait est que hier il s'est assis dans la cheminée entre Pépino et Sommier et avait l'air de raconter quelque chose en me regardant et me désignant des yeux, tandis que Sommier avait l'air d'approuver de la tête.
Je ne suis pas contente de moi hier, j'étais trop enfant, chez une jeune fille cet air passe pour des mauvaises manières.
Qu'on se figure la force de ma voix, hier, quand je lui ai demandé qui était avec lui à sa fenêtre et agitait des mouchoirs.
— Ah ! oui, c'était Saëtone, c'est lui qui a secoué le mouchoir. Mais vous savez, je vous ai entendu chanter.
— Pas possible !
— Je vous assure, j'ai été excessivement étonné moi-même, mais preuve que j'ai entendu, je vais vous dire ce que vous avez chanté; vous avez chanté "Mignon" et puis "Dormi pure
— C'est vrai ! mais vraiment on entend ? C'est incroyable ! dis-je, si j'avais su, je n'aurais pas chanté.
J'ai exprès chanté de toute ma force, exprès pour être entendue, mais je suis surprise et ravie.
On m'entend, le jour, malgré le bruit effroyable des charrettes sur le pavé, et à une telle distance.
— J'ai tout entendu, dit-il, comme si vous chantiez au château, je ne voulais pas croire, mais j'ai reconnu votre voix.
C'est superbe !
Malgré la veille je suis assez convenable de figure, je sors avec ma tante à pied, (robe foncée, feutre gris, un ensemble-tableau).
C'est la Toussaint, il y a foule partout, nous rencontrons tous nos messieurs.
— Comme Audiffret est beau, dit ma tante, en grand chapeau et en redingote grise.
Je l'ai à peine vu.
Nous nous sommes rencontrés à la Promenade, j'allais vers le jardin public tandis que lui venait à notre rencontre, il ne s'est pas joint à nous cette fois, mais retourna dans une minute pensant sans doute que nous ayant tourné à la fin de la Promenade, reviendrions en face de lui, mais nous primes la voiture de suite, de sorte que le coup a été manqué, si coup il y avait.
Il fait gris et froid. Nous entrons toutes échauffées d'une rencontre singulière. En face du Luxembourg un monsieur à l'aspect comme il faut s'est presque élancé vers nous en joignant les mains comme pour adorer.
Dina et mes Grâces qui sont en voiture nous disent qu'il s'est élancé vers elles de la même façon et deux fois la voiture a presque passé sur ses pieds.
C'est singulier. Je suis impatiente de demain, pour le revoir et savoir quel est cet oiseau. C'est ou un fou, ou quelque chose de magnifique.
Ninukoff, ce Russe malade, a dîné chez nous. A huit heures je me retire chez moi. C'est un de mes grands plaisirs, m'enfermer, penser, lire, écrire à fur et à mesure que je pense.
Audiffret ne m'aime pas. Je le sais, j'en suis bien fâchée car je l'aime assez pour désirer de sa part un immense amour.
On continue de dire que je me marie avec lui, tous les Niçois me regardent particulièrement, tout comme si Audiffret était leur roi.
Barnola qui est venu cet après midi chercher sa canne qu'il a oubliée hier, en a parlé.
— Il a déjà demandé en mariage ? dit-il à maman.
— Qui ?
— Mais lui, Audiffret.
— Quelle idée, Monsieur ! Il ne se conduit même pas comme un homme qui va demander en mariage, nous le voyons peu, comme tous les autres.
— Oh ! vous cachez, vous cachez, et tout le monde le dit.
Et Ricardo se mit à sourire malicieusement, comme hier en me regardant danser avec l'homme.
Il ne m'aime pas, ai-je dit. Oui, car lui qui a la possibilité, le pouvoir de me voir à chaque instant ne fait rien pour cela. Il ne m'aime même pas autant que je l'aime. Il me fait un peu la cour ! et je suis enchantée.
Misérable position féminine !
Tous les privilèges aux hommes ! La femme n'a que celui d'attendre leur bon plaisir.
C'est bien le moins qu'on les trompe autant que possible.
Je serais bien fière si je pouvais me faire sérieusement aimer de cet homme.
Volage, fou, étourdi, rusé, calculé, méchant, capricieux, abruti par la fréquentation de mauvaises femmes, ayant commencé à vivre de bonne heure, le sentiment de délicatesse, d'amour vrai, d'honnêteté particulière, qui est le duvet du cœur humain, a été enlevé chez lui par d'indignes frottements. Je suppose, je crois tout deviner, mais je ne dirai pas tout, de peur d'être ridicule si je me trompe. Le désir d'argent prime tout chez lui, l'argent pour mener grande vie, pour entretenir les bataclans qu'il traîne à sa suite.
Le malheureux Galula me disait hier:
— Ah ! Mademoiselle, je suis honnête, vous voyez, je n'ai pas volé de portrait, je vous ai rendu votre mule et Dieu sait si j'avais envie de la garder, et je n'ai pas même une récompense honnête.
— Je vous donnerai mon portrait.
— Quand ?
— Avant de partir.
Et puis le portrait, c'est une chose promise, mais je demande la récompense honnête.
— Voyons, que demandez-vous ?
— Je demanderai enfin une récompense.
— Ne demandez pas beaucoup, car je ne donnerais pas.
— Moi je sais bien ce que je demanderais, dit Girofla, appuyé au piano.
— Vous voyez bien ! vous dites que vous ne donneriez pas ! continue Galula.
— Non.
— Moi, je sais bien ce que je demanderais, répète Girofla.
[Quatre lignes cancellées]
— Voyons, que me demanderiez-vous ?
— Je sais bien ce que je vous demanderais.
— Mais enfin, quoi ?
— Vous savez bien ce que je demanderais, dit-il en me fixant.
— Non, vraiment je ne sais pas.
— Vous savez, répète-t-il, en me fixant toujours.
Voilà quatre pages, pour répéter un mot de l'homme. C'est que je m'attends toujours à ce qu'il me crachera dessus et j'apprécie doublement les moindres choses.
C'est tout de même vexant de sentir qu'on vous fait la cour comme à n'importe qui, qu'on ne vous aime pas. Et cette pitoyable cour, on n'en est pas sûre pour une heure, tant l'humeur du beau est vagabonde.
O femme ! malheureuse créature ! Faite pour attendre, passif animal !
Rien par elle-même. On vient, elle reçoit, on ne vient pas, elle demeure immobile. On peut dire qu'elle ne reçoit pas toujours, mais comment faire ! On ne peut donc pas donner des coups de pied, ou se détourner lorsqu'on vous parle. Et l'étiquette des salons exige la politesse.
L'homme se conduit de façon à ne me donner aucune prise sur lui. Au moindre coup de pied, il peut me dire:
— Vous n'avez pas besoin de me repousser, je ne vous veux rien, je vous parle comme à toutes les autres, ne vous montez pas la tête, vous vous trompez !
Voilà ma position. Agréable, hein ?
Je ne puis me souvenir sans rire de l'air stupide de l'homme quand il m'a touché la main du bout de son pouce et de son index. C'était drôle ! Et sa mine ! souriante et drôle ! Il a fait comme pour prendre une prise.
C'est ma foi, trop bête !