Deník Marie Bashkirtseff

Nous allons chercher mes Grâces pour aller ensemble à l'église, un peu avant leur maison le Surprenant nous dépasse et lève la tête avec affectation devant les fenêtres des Sapogenikoff.
Mais comme j'ai décidé hier de ne plus m'en occuper je ne rougis pas et n'en dis mot.
Je suis toute naturelle et taquine Olga qui est rouge et inspirée. Je lui donne Bibi tout comme un autre, elle est ravie.
Je ne suis pas fâchée contre moi, j'ai dit une bêtise comme un talisman, ce talisman n'a pas de succès, eh bien, je ne veux pas me faire du mauvais sang. Le principal, ce que je crains le plus, c'est le mépris général. Au besoin je me contenterai d'une simple politesse, pourvu qu'on ne se détourne pas et je suis tranquille.
Giroflé rayonne, nous la marions avec Girofla et chacun compose une scène future. On déploie beaucoup d'imagination et on rit, les uns des histoires des autres. C'est un passe-temps, un amusement veux-je dire, très employé entre nous.
Antonoff, vous ne savez pas ce que c'est qu'Antonoff, c'est un homme assez curieux, il raconte lui-même son histoire. Il était un misérable commis dans je ne sais quelle boutique à Pétersbourg lorsqu'il s'aperçut que c'était stupide de croupir dans un bas-fond. S'étant arperçu de cela, il se trouva une dot avec une femme excessivement laide et devint marchand lui-même. Marchand de nouveautés, il se fait une grande fortune, six cent mille roubles, dit-on, alors il abandonna sa femme en lui payant une indemnité, liquida, vendit sa firme et vint avec une actrice, une chanteuse, à Nice, ce complaisant réceptacle de toute chose, de la feuille de rose, comme de la feuille de laurier.
L'actrice, Mme Kronneberg, passait pour sa femme. Ayant une jolie voix elle chanta à l'Opéra, avec succès, obtenu surtout à cause de sa position, une dame russe, quasi-amateur etc. Par l'Opéra Bibi-Antonoff connut les célébrités de Nice, viz: Saëtone, d'Audiffret père et fils, etc.
Un beau jour Mme Kronneberg le plante-là, Bibi-Antonoff fait contre mauvaise fortune bon cœur, achète un terrain route de Villefranche et se bâtit une maison. Il est très drôlement mis, avec ces boutons de diamants. Petit, brun, paraissant rond, avec des yeux de poisson, âgé de quarante-cinq ans, en paraissant trente au plus. Ne parle que le russe, aucune éducation. De l'esprit ? L'esprit pratique, l'esprit de spéculation, d'argent, esprit de parvenu.
Vrai, il ne vaut pas cette description, mais c'est qu'il est venu chez Nina, puis chez nous et va faire une fête chez lui dans une semaine pour l'inauguration de sa maison. On s'en moque, et chacun fait de l'esprit sur son compte. Il est veuf depuis deux ans et aspire à prendre une autre compagne. Marie lui plaît, nous en rions assez, Dieu merci.
Il fait chaud, je sors à la Promenade à pied avec Giroflé. Nous examinons scrupuleusement les jardins de Gioia et de Rosalie Léon, à travers la grille.
Permettez que j'y revienne. Vous permettez. Bien, c'est pour dire que si Bibi pense à Olga pour de bon j'aime cela mieux qu'autre chose. Au moins j'ai l'objet sous la main. Piètre compensation.
J'ai encore retrouvé mon fond, il est aussi calme que possible et regarde ma surface en haussant les épaules.
Maman et ma tante prennent un fiacre et nous abandonnent le landau.
Dina, moi, Marie et Olga. Je suis en blanc et jolie, chapeau d'été.
[Quatre lignes cancellées]
Ce n'est que lorsque nous revenons à la musique après un tour à la Promenade que s'approche, que daigne s'approcher M. Emile d'Audiffret, accompagné du fidèle Fiouloulou. Ai-je dit que Chevalier et Fiouloulou avaient seuls fait des visites ? Et voyez, les deux plus mauvais.
Il daigne même dire quelle jolie voiture, que c'est un vrai bouquet de fleurs etc.
— C'est ce que je disais tout à l'heure, dis-je.
Et puis c'est tout. A peine quelques mots échangés et tout de suite ils prennent congé. Tout de même, on était ensemble, dans le même groupe et je le trouvais assez aimable. Mais Fiouloulou ! Il parlait très vite dans les deux oreilles d'Emile, sans discontinuer; on aurait dit qu'il le soufflait à l'oreille pour une représentation. Ils étaient en retard quelque part, ils allaient entendre Marie Ambre, je crois, chez des Russes. Imbéciles.
Nous rentrons à sept heures et demie.
On se met au piano, Marie accompagne avec Olga. Je me mets à faire mon Orphée et mon Eurydice et entraîne toute la bande dans "Giroflé-Girofla", nous dansons comme des forcenés en chantant, par terre dans toute la longueur du salon : Bihovetz, Walitsky, Barnola, Nina, tous, tous comme dans "Giroflé-Girofla"; on est essouflé et on ne peut pas s'arrêter. Barnola tout en sautillant met un chapeau de femme et fait la timide derrière un rideau, avec sa face brune et barbue !
Cela dure assez longtemps, on se sépare en dansant, en sautant, on a quelque difficulté à se donner la main car pendant que l'un s'élève, l'autre s'abaisse, comme les vagues marines.
La folie a gagné tout le monde, c'était adorable. Et, quand nous restons seules, on parle du Surprenant. Et on dit qu'il me plaît, et je dis que non, mais qu'il me faut toujours quelqu'un et qu'en conscience lui seul ici peut s'appeler homme.