Deník Marie Bashkirtseff

Bibi se lève et tire à l'instant les cartes, et il lui sort une réussite complète. Bibi est enchantée, mais Bibi est inquiète, depuis plusieurs jours elle pâlit et elle a un peu mal à la tête.
Bibi supplie Dieu de la garder contre la maladie !
O... j'allais me cribler des plus charmantes épithètes, mais au lieu de cela j'aime mieux expliquer. On aime à interpréter les choses d'accord avec ses désirs. J'ai mal compris les cartes, voilà ce qu'il faut dire au lieu de ce que j'ai dit page 70: Bibi est furieux et chagriné et ce chagrin, c'est un voyage qui le lui cause, au-dessus de sa tête, dans sa pensée il a la dame de carreau, sous ses pieds il a la dame de cœur. Autre chose on ne peut préciser, time will show comme disent les Anglais.
Quant aux cartes de Gioia et aux miennes je n'ai rien à y changer et je les ai expliquées exactement.
Je dis tout cela, voilà à quel propos. Gioia est partie.
Nous étions à la musique, un instant la voiture a été bien entourée, pour le public; Bihovetz, Galula, Walitsky et Yourkoff. J'attendais l'homme qui ne vint pas.
Chez Nina nous passons un peu avant dîner, Olga me reçoit avec joie, Marie est enfermée chez elle et ne veut voir personne. Depuis deux mois, c'est-à-dire depuis que sa famille était arrivée du Mexique, Cima ne lui écrivait plus. Je lui ai conseillé de tout briser, de ne pas attendre l'affront de le prévenir en se retirant, elle a préféré attendre; mais ce n'est rien encore.
Dina étant à Genève lui a fait honte, à lui Cima, de son silence; il a écrit, Dina a rapporté la lettre. Marie fut enchantée, à l'impossible.
— Ma chère, lui ai-je dit le même jour, je sais qu'on n'aime pas les gens qui disent ce que je vais te dire; on préfère ceux qui comme Dina voilent ce qu'ils savent par un faux sentiment de fausse délicatesse et de pitié mal placés. Ecoute-bien ces paroles communes mais vraies : Cima te plante-là !
Ecris-lui une belle lettre pleine de fierté et retire-toi avec honneur, n'attends pas. Dixi. Fâche-toi à présent.
Je suis bien désolée pour Marie et je suis triomphante en même temps.
Dans trois jours Cima quitte l'Europe.
Pauvre Marie, voilà ce que c'est qu'aimer avec le cœur !
J'ai tout de suite compris quand elle me disait que Cima ne lui a pas si longtemps écrit à cause de lettres anonymes qu'il recevait, parce qu'il pensait qu'elle ne l'aimait plus, qu'elle l'avait oublié. J'ai tout de suite compris où il voulait en venir. Et cette fille qui le rassure, qui lui dit qu'elle n'aimera jamais que lui. Je suis hors de moi pour elle, quand je pense quelle mine satisfaite ce nigaud emportera au Mexique.
J'en parle bien à mon aise ! Et cette malheureuse fille qui pleure depuis ce matin. Oh ! comme elle doit souffrir !
En sortant de chez eux nous rencontrons Bibi-Saëtone qui fait l'aimable, nous tient la portière et est tout de miel. Nous parions chez nous de l'événement et je dis que les hommes sont d'abominables animaux qu'il faut tenir en laisse et sous le bâton.
— Je suis contente moi, j'ai tout prédit. Il faut bien se tenir, avec fierté surtout. Quand l'un veut se retirer il commence par inventer mille prétextes et la pauvre femme qui n'y voit rien, se reproche et ça et ça, et trouve elle-même qu'elle est coupable et là et là tandis qu'en réalité elle n'a rien à se reprocher.
— Avec ça que vous avez su vous conduire, dit Dina.
— Certainement que j'ai su me conduire. J'ai tout le temps fait en sorte que si Bibi prenait le bon chemin ma conduite ne faisait que l'aiguillonner un peu, tandis que s'il prenait le mauvais chemin elle me sauvegardait contre tout affront évident.
— Oui, fit maman, on m'a dit que hier vous l'avez reçu du haut de votre grandeur.
— Pas seulement hier, interrompit ma tante, mais depuis longtemps déjà.
— C'est vrai dis-je, autrement je ne me consolerai jamais. Si je ne pouvais me venger de cet homme comme je le désire, je le ferai simplement bétonner, car il m'a blessée en me confondant avec les autres demoiselles !
— Comme je suis contente, dit maman, que nous n'avons chez nous aucun Cima, mes filles sont pures et propres de tout amour.
— Eh ! Hé ! fait ma tante imitant Girofla. Hier au soir il y avait des regards de haut en bas et de bas en haut.
Je laisse là notre conversation pour revenir à moi et écrire ce que je pense, d'ailleurs ce que je pense je le dis à tous les nôtres en vulgarisant et en durcissant mes sentiments par une espèce de je ne sais quelle fausse honte.
Je vais donc rentrer en moi-même pour dire que je suis aussi faible qu'une autre. Savez-vous ce qui me tourmente ?
C'est que j'ai durement reçu Bibi. Mais mets-toi donc en tête, fille faible, que ce n'est qu'ainsi que tu le tiendras. Pourquoi est-il difficile à prendre ? Parce que je n'ai pas la force de faire comme il fait, parce que je tâtonne, je crains de le blesser tandis que lui me traite comme une je ne sais quoi.
Pour une fois que tu as été bien, casse-toi la tête de désespoir ! Pauvre Bibi, innocent garçon, enfant ! Je l'ai mal traité, blessé, n'est-ce pas ?
0 femme, femme ! femmes, vous êtes donc toutes les mêmes, vous serez donc toujours les mêmes.
Apprenez à vous conduire du sexe infâme. Voyez comme ils marchent droit, sans peur et sans reproche, ils ne craignent pas de vous blesser, ils vous maltraitent et vous le souffrez et vous vous inclinez !
0 vous, hommes, si vous lisez cela, sachez que je suis désolée de tout mon cœur de vous accorder une si grande importance. Mais il serait de mauvais goût et de mauvaise tactique de diminuer notre valeur. La valeur de nos ennemis augmente la nôtre. Qu'est-ce que vraincre des crétins !
Sachez, vous, ceux qui perdez, non, qui portez je veux dire des pantalons, sachez que vous avez en moi une adversaire.
Bibi-Girofla a fait mon éducation. Qu'on ne pense pas que connaissant sa manière, je juge les autres d'après lui, non, je sais que chaque homme a sa manière, mais je n'ai plus peur de rien; Bibi a fait mon éducation, ai-je dit, et Vive Dieu ! je ferai honneur à mon maître.
Je me plais aussi à vous grandir, vous hommes, pour soutenir en moi la noble ardeur qui m'anime.
Est-ce que Girofla serait aussi parti ?
Fi ! quelle saleté ! courir après une fille !
Maman est de mon avis elle trouve que c'est une saleté ! Il laissera tout chez elle, a-t-elle dit.
— Ne le pensez pas, Madame, il est un animal très rusé.
— Très rusé ! Qu'est-ce que ça fait quand une... (un mot que je n'aimerai pas dire mais que je dirai) quand une conne comme cette femme commence ses farces ! Mais elle le réduira à rien, il pourrira ! comme tu dis.
Si je me remettais à fumer ? Car je m'ennuie, je m'ennuie, je m'ennuie. De nouveau parti avec cette femme, peut-on aimer une pareille....
Oh ! ho ! qu'allais-je dire. Et il vaut mieux attendre à demain. Nous verrons s'il est parti. Malgré tout je persiste. [Mots cancellés]
Rien de naturel dans les façons de Bibi envers moi, comme dans les miennes envers lui. Il est pour moi autre chose que les autres, comme je suis pour lui autre chose que les autres.
On ne sait pourquoi nous avons inventé tout cela. Mais le fait est qu'il y a tout cela. Quoi ? Nescio.
Il me semble toujours que je n'ai pas assez expliqué la position. C'est que chaque instant je crois voir autrement, et moi-même je n'y comprends rien.
Et pourtant c'est tout ce qu'il y a de plus simple.