Deník Marie Bashkirtseff

Marie, fait Dina en entrant chez maman, les fenêtres de ton seigneur et maître sont ouvertes.
Comment trouvez-vous seigneur et maître ? pour moi cela sonne agréablement. Les gens faibles se trouveraient humiliés, mais moi pas. J'aimerais au contraire me créer, volontairement un seigneur et maître. Je suis comme un homme en cela, il me plairait de déposer pour un instant ma force et mon orgueil et de me faire volontairement esclave.
Tout ce qu'on fait librement est grand pour soi.
Ma tante raconte à maman "Frou-Frou" avec des commentaires et avec des applications et termine en disant qu'une fois mariée il ne faut pas que je vienne à Nice parce que je "ce., (un mot russe très expressif) ne se mariera jamais, et qu'il y aura un roman".
Au contraire une fois mariée j'accours à Nice. D'abord parce que j'adore Nice, j'y ai passé cinq ans, j'y suis grandie. Et ensuite je ne sais encore pourquoi.
Les nôtres avec Nina et Coco s'en vont jouer à Monaco.
Mes Grâces viennent chez nous (robe blanche, mon feutre, bien) nous nous promenons à quatre très convenablement.
On s'arrête devant Nina pour prendre des habits.
— Voilà, dis-je, Bibi, je vais rougir.
Je le vis venir d'assez loin. J'ai rougi en saluant. Il est un peu pâle.
— Echappé de la cage, s'écria Marie, avec un bracelet à la jambe !
— Oui, échappé de dessus le perchoir vert.
— Oh ! il est ici depuis que Pirate est ici, dis-je, seulement il était jusqu'à présent incognito, sous le nom du Rossignol che vola.
Et ces propos dans le genre de ceux-là se croisent avec une étonnante rapidité. Il faut dire que le perchoir vert que j'ai lancé hier est aussi à la mode que le Bonnet grec.
— Il descend de fiacre, dit Marie placée en face de moi, il va à pied.
— Vers nous ou là-bas.
— Vers nous.
— Attendons encore un instant je veux le voir passer.
Et il passe avec le préfet.
Avant, il se serait approché de moi. Intérieurement je me souviens de tout depuis le commencement, de chaque mot, de chaque geste et cela ne sert qu'à démontrer combien tout est changé et on ne saurait croire combien j'en suis peinée.
Nous le rencontrons encore deux fois, comme nous étions en voiture nous avens fait deux tours pendant qu'il remontait la Promenade.
Puis on se met sur la terrasse, Gioia passe, s'arrête devant sa maison, demande je ne sais plus quoi, attend un instant, en ce moment le Niçois traverse la rue la sort de voiture et ils rentrent ensemble. Le préfet retourne seul. Je n'avais plus rien à voir, je suis rentrée, je me déshabillai chez maman, en silence, pendant qu'OIga essayait quelques remarques auxquelles je n'avais pas le cœur de répondre.
Le fait est que je suis dans un singulier état. Mais Barnola vient, nous le recevons mises abominablement, en jaquettes de flanelle, mais rions comme des folles tout comme si il n'était pas là.
Et dire qu'il a pris ma photographie.
Barnola est gentil, toujours égal, toujours le même. Il me demande des nouvelles de Saëtone et compagnie. Que pouvais-je dire ? Est-ce que je vois quelqu'un excepté Galula.
Oh ! ces gens-là sont de curieuses bêtes. Pourquoi ont-ils fait connaissance. Maman et ma tante rentrent à dix heures et on reste encore jusqu'à onze à la salle à manger.
On parle de ma voix.
[Dans la marge: J'appelais Giroflé Giro tout court, parce que l'acteur Tiste faisait cela dans l'opérette et très drôlement ]
Rentrée et enfermée chez moi je me mets devant ma glace, je me regarde longtemps et puis doucement, sans bouger, je commence à pleurer.
Mais tu l'aimes ! dira-t-on. Mais je n'en sais rien ! dirai-je. J'aime à en parler, je souris quand on m'en parle, il m'intéresse terriblement, Gioia me met en fureur. S'il m'aimait je l'aimerais. Bon, tu l'aimes, dira-t-on encore.
— Non, dirai-je cette fois, la tête est plus forte que le cœur et d'ailleurs je crois que chez moi le cœur est dans la tête. Jamais je n'aimerai la première. Il est bon de remarquer ici que celui qui crache en l'air crache sur lui. Ce que j'ai voulu faire, on me l'a fait.
Jouée, moquée, abîmée, flambée !
Ce qui me blesse le plus c'est le souvenir d'avant. La différence est si choquante, si offensante pour moi, que j'en ai chaque fois un tire-bouchon dans le cœur.
Etre aussi misérable et ne pouvoir me dire: Je l'aime ! C'est atroce.
C'est moi qu'on fait marcher à quatre pattes, moralement.
Barnola a vu Robenson avant-hier au théâtre, cela m'a fait un grand effet, mais il n'est pas sûr, il ne sait si c'est Willis ou Robenson.
Comment avoir été aussi hardi ! Comment avoir osé faire avec moi comme avec les autres ! Comment une impertinence semblable a pu être exécutée envers moi ! Il m'a fait la cour, toute la ville a parlé, a crié et à présent !
Oh ! la fausse, la vilaine position !
Et moi bête, et moi sotte et folle ! Je suis allée me promener avec lui derrière la maison ! Et à la moindre chose je ne l'ai pas remis en place I Oh ! que j'étais lâche !
Le plus laid c'est que j'ai toujours compris son jeu. Oui, mais j'espérais autre chose.
je lui ai plu, il a même été un peu amoureux de moi, et à présent que ce n'est plus, je pleure de colère.
Il est retourné à Gioia, fi ! la vile chose. Une cocotte, une mercenaire. Une femme publique. Et il l'aime. Sans doute il l'aime, sans cela il ne passerait pas sa vie sur le perchoir vert.
Est-ce bien une chose aussi vile et méprisable d'aimer qui ne vous aime pas, que je le pense ? Non, ce n'est pas méprisable, et d'ailleurs comment faire si cela arrive ? Quand on n'aime pas on fait de la plus superbe fierté à son aise et on regarde comme une chose vile et indigne ce qu'on trouve tout simple quand on aime.
Allons, avouez que vous aimez le petit paysan, le beau Niçois, l'homme si commun, avouez-le !
Je voudrais bien pouvoir avouer quelque chose. Cent fois je suis sur le point de l'avouer et chaque fois que je suis sur le point, tout mon être se révolte et se récrie tellement contre cet indigne aveu que tout se retourne en moi et que je ne sais plus rien moi-même.
Ah ! enfin j'ai trouvé comment expliquer ce qui se passe en moi.
Ç'aurait été bien plus simple de raconter tout ce qui se passe et de dire après : j'aime cet homme. On aurait de suite tout compris.
Ç'aurait été plus simple mais moins juste.
Ecoutez, voilà qui sera clair; mon orgueil seul m'empêche d'avouer. Car je suis très entichée de cet homme, et en même temps et justement à cause de cela, tellement en colère que c'est effrayant. Il m'a fait pleurer ! Celle qu'on a fait pleurer comprendra quelle immense rancune laissent les larmes cachées, les larmes de dépit !
Non, ce n'est pas encore pour cela que j'ai pleuré, en général tout me manque ici ! Tout m'abandonne ! 0 Nice, Nice !
Jamais Dieu ne m'a rien donné.
Est-ce que jamais ni à force de larmes ni à force de prières je n'obtiendrai rien de Lui ?
Je dois être une bien indigne scélérate !
Combien je l'ai prié pour le duc, combien j'ai pleuré. Seulement j'écrivais moins, on ne verra donc rien dans mon journal. Oh mais, je l'ai tant prié, tellement prié !
Et rien.
Ici j'ai aussi prié peu et doucement, je n'osais pas pour si peu et surtout pour une chose aussi frivole et même mauvaise.
Eh ! bien, c'est toujours la même chose.
Oh ! je dois être une fille affreuse pour que tout m'échappe, tout se tourne à mal, tout manque. Depuis les plus grandes jusqu'aux moindres choses, depuis notre vie ici, jusqu'aux robes, tout est manqué, gâté, sali. Pas un jour, pas une minute de bien, de bonheur !
Tout ce que je touche se convertit en fumée, tout ce que je regarde se détourne, tout, tout, tout !
Non, il faut partir, tout me manque ici. Est-ce une terre maudite pour moi ou suis-je moi-même maudite !
Je partirai mais je ne me consolerai pas.
Moi qui pensais que tout doit me réussir, je vois que tout me manque ! C'est de cela que ne je me consolerai jamais.
Comme tout se répété en ce monde. Il y a trois ans j'allais sur la terrasse d'Acqua Viva et je regardais à droite, et c'était en hiver, et le brouillard descendait sur la Promenade et je voyais le duc de Hamilton entrer chez Gioia. Et à présent c'est tout à fait la même chose, seulement là je m'ordonnais d'aimer et ici je me défends d'aimer.
Là, j'étais folle de l'homme, ici l'homme me plaît et m'intéresse parce qu'il m'a irritée.
En un mot, pourquoi et comment, qu'importe les raisons. Je n'aime pas celui-là.
Oh ! mais je suis si vexée.
Allons, me suis-je dit, lève-toi, je ne veux pas pleurer pour cela, il ne faut qu'un instant de force et je m'élèverai au dessus de cette indignité. Me redresser, relever la tête, sourire avec mépris puis avec indifférence, et tout est dit; mouiller les cordes comme lors de l'élèvement de l'obélisque de Sixte-Quint et je suis sur mon piédestal ! Et je n'ai pas en cet instant de force, j'ai préféré rester dans mon fauteuil et murmurer tout me manque ici, Nice maudite, la société ne veut pas de moi, je n'ai rien qui me retienne ici, il faut partir. Tout me manque, tout me montre les dents, tout se moque, tout se détourne.
Pour une cocotte ! Miséricorde !
Avouez, vous ! singe ou homme, ou chien, qui lirez cela, avouez que j'ai de quoi être en colère. Mais plus chagrinée qu'en colère.
[En travers: Tant de bêtises de seize ans !]
Ce qu'il y a d'affreux c'est que tous semblent s'être donné le mot pour ne plus venir chez nous !
Ce qu'il y a de clair c'est que je me sens comme un chien rossé.
Oh ! que je parte, que je parte !