Samedi, 9 octobre 1875
Ah ! Ha ! Ha ! Où avais-je l'esprit ? Mais j'avais perdu la raison !
Cet homme me plaire ! Moi l'aimer ! fi ! Moi m'abaisser jusqu'à m'occuper d'un homme avant qu'il s'occupât de moi ! Mais où avais-je la tête ? Mais ce n'était pas moi ! mais j'étais en démence ! Si je n'avais pas là mon journal je penserais que j'ai rêvé.
Ma fierté se révolte, et je suis devant elle en humble posture car je sais que je l'ai oubliée, négligée. Que c'est laid !
Voilà ce que c'est que de ne pas regarder plus souvent en soi-même. Je ne me pardonnerai.... arrêtez ! Je n'ai rien à me pardonner, je ne l'ai pas aimé, et je trouve ce mot déplacé ici.
Il m'a plu, il m'a intéressé; ne confondons pas, je vous prie.
En vérité je serais impardonnable si j'étais fautive, car à tort ou raison je me crois une archiduchesse, plus, si j'étais née princesse de Bourbon, comme Mme de Longueville, si j'avais pour serviteurs des comtes, pour parents et amis des rois, si dès le premier pas dans le vie je n'avais rencontré que des têtes baissées, que des courtisans empressés, si je n'avais marché que sur des blasons et dormi que sous des dais royaux, si j'avais toute une suite d'aïeux les uns plus glorieux et plus fiers que les autres, si j'avais tout cela, il me semble que je ne serais ni plus fière ni plus arrogante que je suis !
Comprenez donc, imaginez-vous si vous le pouvez, mais vous ne pouvez pas, ce que c'est pour moi d'être tellement au-dessous des autres en société, de subir Galula ! Quant à ce dernier, c'est si bas que je n'ai aucun désagrément, c'est une chose, un meuble, un rien, n'en parlons donc pas. Je suis bonne avec lui comme en général avec tous les inférieurs, plus on est bas plus je suis familière, témoin la mère Georges et les marchandes de la rue de France.
Vous comprenez qu'ainsi posée il m'est inutile et impossible d'aimer un faquin. Bien assez j'ai de m'être humiliée devant le duc de Hamilton qui est cependant de bonne maison et de sang royal. Un Hamilton a été marié à la sœur du roi Jacques III d'Ecosse, si je ne me trompe. Et je sens bien que cette adoration jetée sous ses bottes est une humilation pour une grande reine comme moi, et comme reine et comme femme !
Rien d'aussi méprisable qu'une femme qui aime la première, surtout quand on ne l'aime pas. Rien d'aussi méprisable que moi en cette occasion.
O mon Dieu, combien je vous bénis; ces idées qui me viennent de vous me retiendront toujours dans le bon chemin, et ne me feront pas un instant quitter des yeux l'étoile lumineuse vers laquelle je marche !
Je crois qu'en ce moment je ne marche pas du tout, mais je marcherai, et pour si peu on ne dérange pas une aussi belle phrase.
Ah ! sérieusement je suis lasse de mon obscurité, bientôt j'aurai dix-sept ans ! Je dessèche d'inaction, je moisis dans les ténèbres, le soleil, le soleil, le soleil !
De quel côté me viendra-t-il ? Quand ? Où ? comment !
Je ne veux rien savoir pourvu qu'il vienne !
Dans mes moments de folie de grandeur tous les objets me semblent indignes d'être touchés, ma plume se refuse à écrire les noms de tous les jours, je regarde avec un dédain surnaturel tout ce qui m'entoure et puis me dis en soupirant: Allons, du courage, ce temps n'est qu'un passage qui me conduit où je serai bien.
Suis-je folle, suis-je prédestinée ?
Ainsi ou autrement, cela m'est égal. Je m'ennuie, je m'impatiente. Quand donc viendra ce jour !
Le soir je lis avec mes Grâces.