Vendredi, 8 octobre 1875
Ma tante a dit, - Mademoiselle, en niçois, comme disait le Niçois, et cela me fit un si grand plaisir.
Tout était propre, jeune et frais ! L'année, puisque nous étions au printemps et nous, moi seize ans, l'homme vingt-quatre. A Nice pas d'étrangers, pas de voitures, pas de poussière, tranquillité absolue, et troublée seulement par nous. Ah ! c'était amusant, c'était gentil, c'était propre. Une chose seulement... le passé de la créature; car je suis aussi jalouse du passé que du présent, plus même car on n'y peut rien !
Et j'ose le dire, le garçon s'est un peu promené par les chemins de la vertu. Eh ! bien cela m'irrite !
Je m'estime au-dessus de tout, et l'idée seule qu'on me met à côté d'une autre, qu'on ne me pense pas différente de tout le monde, au-dessus de tout le monde, cette idée seule me met en colère.
Surtout qu'on a aimé avant de m'aimer, qu'on conserve peut-être le souvenir de cet amour, qu'on compare celui qu'on a pour moi à celui qu'on a eu pour une autre ! Ah ! que c'est vexant ! Je voudrais qu'on oublie et foule tout aux pieds, qu'on méprise et anéantisse tout ce qui m'a précédé, qu'il n'y ait que moi, et rien avant et rien après, si ce n'est le souvenir de moi !
Alors seulement je serai contente, autrement je garderai toujours rancune à l'homme, quel qu'il soit, et il me semblera toujours qu'il..., assez, il se présentera une occasion et alors je dirais toute ma pensée. Ici les mots trop forts ne me vont pas.
Bon Dieu ! Des jours, des semaines, des mois se passent; fatiguée de lutter je tombe dans une espèce d'engourdissement et je laisse tout aller et je me tais; mais arrive un moment où cette fause tranquillité me pèse, où les choses que je laissais aller ne veulent plus aller, où je me révolte et me désespère ! Octobre déjà et rien de fait ! Bon Dieu, Seigneur, est-ce que cette année sera perdue !
Les désordres à la maison sont un grand chagrin pour moi, les détails du service, ces chambres sans meubles, cet air de dévastation, de misère, me fend le cœur !
Bon Dieu, prenez-moi en pitié et aidez-moi à arranger cela.
Je suis seule !
Pour ma tante, tout lui est égal, que la maison croule, que le jardin dessèche ! Je ne parle même pas des détails. Et moi ces détails mal soignés m'énervent, me gâtent le caractère.
Quand tout est beau, confortable, riche et gracieux autour de moi, je suis gaie et bonne et bien, mais la désolation et le vide me font désolée et vide de tout. L'hirondelle s'arrange son nid, le lion sa fosse, comment l'homme si supérieur aux animaux ne veut-il rien faire ?
Si je dis si supérieur, cela ne veut pas dire que je l'estime, non. Je méprise profondément le genre humain, et par conviction. Je n'attends rien de bon de lui. Il n'y a pas ce que cherchent et espèrent les rêveurs, une âme bonne et parfaite ! Ceux qui sont bons sont bêtes, et les gens d'esprit sont ou rusés ou trop occupés de leur esprit pour être bons. De plus chaque créature est essentiellement égoïste, or cherchez-moi de la bonté chez un égoïste.
L'intérêt, la ruse, l'intrigue, l'envie ! bienheureux ceux qui ont de l'ambition, c'est une noble passion; par vanité et par ambition on tâche de paraître bon, au moins devant les autres et par moments, et cela vaut mieux que de l'être jamais.
Bien, ma fille, avez-vous épuisé toute votre science. Pour le moment, oui. Au moins ainsi j'aurai moins de déceptions. Aucune lâcheté ne me chagrinera, aucune vilaine action ne me surprendra. Il arrivera sans doute un jour où je penserai avoir trouvé un homme, mais ce jour-là je me tromperai laidement. Je me laisserai prendre par une certaine conformation de la chair, et je penserai avoir trouvé. Je prévois bien ce jour, et comme alors je serai aveuglée, je dis cela maintenant que je vois clair.
Mais, à ce compte, pourquoi vivre ? Puisque tout est vilenie et scélératesse dans ce monde ?
Pourquoi ? Parce que je comprends que c'est ainsi, parce que je ne suis pas ainsi moi, parce que quoiqu'on dise la vie est une fort belle chose et parce que sans trop approfondir on peut vivre heureusement.
Ne comptez ni sur l'amitié, ni sur la reconnaissance, ni sur la fidélité, ni sur l'honnêteté, s'élever bravement au-dessus des misères humaines et s'arrêter entre elles et Dieu.
Prendre tout ce qu'on peut de la vie, et vivement; ne pas faire du mal à ses fichus semblables, ne pas laisser échapper un instant de plaisir, s'arranger une vie commode, bruyante et magnifique, s'élever absolument autant que possible au-dessus des autres, être puissant !
Oui, puissant, puissant par n'importe quoi ! Alors on est craint ou respecté, alors on est, on est puissant, pardieu. Et c'est le comble de la félicité humaine parce qu'alors les fichus semblables sont muselés ou par lâcheté ou par autre chose, et ne vous mordent pas.
N'est-il pas étrange de m'entendre raisonner de la sorte ? Oui, mais ces raisonnements chez un jeune chien comme moi sont une nouvelle preuve de ce que vaut le monde.
Il faut qu'il soit bien imbibé de saletés et méchancetés pour qu'en si peu de temps il m'ait tellement noircie.
J'ai seize ans seulement.
En cela je vois la divine miséricorde de Dieu, car lorsque je serai complètement initiée aux laideurs de ce monde, je verrai qu'il n'y a que Lui tout en haut dans le ciel et moi tout en bas sur la terre. Cette conviction me donnera une plus grande force, je ne toucherai aux choses vulgaires que pour m'élever en m'appuyant sur elles et je serai heureuse, car je ne prendrai pas à cœur les petitesses autour desquelles les hommes tournent, combattent, se mangent se déchirent comme des chiens affamés.
Voilà bien des mots ! Et où vais-je m'élever ?
Et comment ? Moi qui ne suis pas même à la hauteur de Mme Prodgers ! 0 dérision ! Je m'élève mentalement, toujours mentalement, mon âme est grande, je suis capable d'immenses choses. Mais à quoi tout cela me sert !
Puisque je vis dans un coin sombre, ignorée de tous !
Tenez, voilà que je regrette mes fichus-semblables ! Mais je ne les ai jamais dédaignés, je les cherche, je les veux au contraire, sans eux il n'y a rien dans ce monde ! Seulement, seulement, je les estime ce qu'ils valent, et je veux m'en servir.
La multitude c'est tout ! Que m'importent quelques êtres supérieurs ! Il me faut tout le monde, il me faut de l'éclat, du bruit !
Quand je pense que !...
Revenons au mot éternellement ennuyeux, vrai et nécessaire : attendons.
Ah ! si l'on savait combien il me coûte d'attendre !
Mais j'aime la vie, j'aime les ennuis comme les joies. J'aime Dieu et j'aime son monde avec toutes ses vilenies et malgré toutes ses vilenies, et peut-être même à cause de toutes ses vilenies.
Je suis endormie et ennuyée, depuis que j'ai dit mon mal d'épaule ma tante me regarde avec des yeux effrayés et m'irrite les nerfs. Tout m'irrite ! Mes chiens eux-mêmes me sont insupportables, et la crainte d'une maladie comme à Spa me fait monter le sang au visage et battre le cœur ! Jamais je n'ai rien craint dans ma vie comme cela !
Sans plaisir et sans empressement je sors, Nina et ses enfants se promènent à pied, nous venons grossir leur troupe. Ah ! si tu savais comme je l'ai traité ce matin le genre humain, dis-je à Marie, en réponse à je ne sais plus quoi.
Et si tu savais comme il s'en moque ! Cela ne lui fait rien du tout, répliqua très spirituellement la fille.
En effet, il ne s'en porte pas plus mal.
Pâris s'est promené en voiture avec nous, il est en querelle avec sa belle dame.
Que c'est triste de n'avoir personne de qui s'occuper.
Il fait très beau encore, l'air est doux, la lune éclaire, les arbres sont noirs, Nice est belle, je ne préférerais pas la plus belle vue du monde à celle que j'ai de ma fenêtre; il fait beau mais triste, triste, triste. Heureusement que ma seconde existence est là, et en ce moment je suis arrivée à un point extrêmement intéressant; je crois que d'Audiffret va se tuer une seconde fois et le duc paraîtfre].
Isabelle de Bavière est si mal écrite, les scènes si mal liées que c'est pitié.
Je lirai encore un peu et puis irai continuer mon roman cérébral.
[Rayé: Samedi 9 octobre 1875]
Pourquoi ne peut-on jamais parler sans exagérer. Mes réflexions noires seraient justes si elles étaient un peu plus calmes, leur forme violente leur ôte du naturel.
Il y a de grandes âmes, il y a de belles actions, il y a des cœurs honnêtes, mais par élans, et si rarement qu'on ne peut les confondre avec tout le monde.
On dira peut-être que j'ai ces idées parce que je suis contrariée par quelque chose. Mais, non, j'ai mes contrariétés habituelles et rien de particulier. Ne cherchez pas autre chose que ce qu'il y a dans ce journal, je suis scrupuleuse et ne passe jamais sous silence ni une pensée, ni un doute.
Je me reproduis aussi fidèlement que me le permet mon pauvre esprit et si on ne me croit pas, si on cherche à voir au-delà ou au-dedans de ce que je dis, tant pis ! On ne verra rien, car il n'y a rien.
Ma tête est lourde et mes yeux se ferment en même temps j'ai envie d'écrire encore, la plume glisse bien sur le papier et quand même je n'aurai rien à dire je continue pour le plaisir de remplir des feuilles blanches et pour entendre le grattement agréable de ma plume.
[Rayé: Ma tête est lourde et mon œil se ferme,
Et cependant je continue d'écrire
Pour raconter ce que mon cœur renferme
Mais je ne puis... et j'ai tant, tant à dire I]
Les vers sérieux ne me réussissent pas.