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Vendredi 6 août 1875
Je reviens de l’Opéra. On donnait « La Juive ». Nous étions dans une baignoire sombre et petite. On ne m’a vue qu’au foyer. J’étais coiffée et habillée comme j’aime et j’étais satisfaite de moi.
Ce n’est pas la robe qu’on regardait. J’ai une simple robe de taffetas blanc, tout unie, faite par Caroline. J’ai des bas transparents et des souliers de peau jaune à boucles. C’était si joli que Stiopa m’a demandé s’il y aurait un Buckingham pour me presser le pied comme à Anne d’Autriche.3
Je cherchais d’Audiffret.
Le théâtre est grand, on ne voit personne sans binocle, or ne voyant pas et n’étant pas vue je m’ennuyais mortellement.
Quant au chant, je n’y ai presque pas fait attention.
Je devais poser chez Walery mais il faisait trop sombre. Je m’ennuie tant que ce n’est pas naturel et je crois mon cœur malade.
Je suis arrivée à désirer Nice. Je me sens trop petite ici. Là je ne m’ennuyais pas. Mais là aussi je suis petite et plus malheureuse qu’ici. Là je suis toujours humiliée et isolée, ici je suis perdue dans la multitude, personne ne me regarde (quant à ce dernier je n’en crois pas un mot).
Je me déshabille en admirant ma peau et mes boucles dorées, et je me dis: Qui donc est digne d’être aimé si je suis dédaignée ?
Je ne peux supporter personne, Stiopa, sa femme, Smirnoff, tous m’énervent. Je suis misérable. Il me faut une occupation tant que je n’en aurai pas je penserai à ma défaite et je me tourmenterai.
en travers
Quelle défaite ? Toute cette défaite est imaginée. Que voulais-je donc ?
Ah ! s’il faisait beau demain j’irais au Bois, mais non, le ciel conspire contre moi et me maltraite !
Je veux qu’on sache que je désire le beau temps pour voir ce monstre Niçois. Oh ! je suis lâche.
Il y a des moments où je pense tendrement à cet homme et me conduis doucement vers: je l’aime, mais arrivée à ces trois mots je recule et vois que je ne l’aime pas, de sorte que je ne sais moi-même ce que je pense, ce que je veux, ce que j’ai.
Je suis énervée par le monde d’ici. Je rage de n’en faire pas partie.
Je vois tous ces gens, toutes ces femmes titrées et riches, tous ces hommes élégants. A mes oreilles résonnent les grands noms et mes yeux sont éblouis par les armoiries blasons et les livrées étincelantes.
Mon Dieu, pourquoi ne m’avoir donné que la compréhension et l’envie !!
Mon Dieu, prenez en pitié mon âme qui se déchire.
Mon Dieu, pardonnez ma folle ambition !
Poznámky
Written in Russian in the manuscript; French translation by the editor. ↩
Written in Russian in the manuscript; French translation by the editor. ↩
George Villiers, Duke of Buckingham (1592-1628), whose love for Anne of Austria, queen of Louis XIII, is a central thread of Alexandre Dumas's The Three Musketeers (1844). ↩