Mardi, 18 mai 1875

On parlait de nos figures et Collignon dit que, si elle ne me connaissait pas, elle dirait de moi - Voilà une belle fille, car vous etes grande et bien faite - ajouta-t-elle. Elle a encore dit que j’avais une jolie bouche, des mains blanches, de jolis sourcils, un joli nez, de jolies oreilles.
Je suis contente, car cette personne juge droitement et exactement et n’exagère et ne ment jamais.
Ce fut dit parce que nous étions ên train de nous dire franchement nos figures, et de nous juger.
Je le sais bien que je suis grande et belle et c’est ce qui me fait murmurer.
Tant de plus vilaines et qui sont heureuses. Mais qui sait, peut-être suis-je réservée à de grandes choses. J’en suis digne par l’audace seule, de les attendre et espérer...
Les prêtres seront contents le jour où je me débarrasserai de mes chers parents ! Je ferai partout dire des messes.
Voilà ce qui s’est passé aujourd’hui. A cinq heures j’étais habillée et en chapeau (robe blanche, chapeau Watteau très bien) et prête pour aller au bain comme c’était convenu hier. Maman rentre et dit que les Sapogenikoff ne vont pas, je m’étonne, elle dit que Madame craint les vagues et le vent d’aujourd’hui. Je flaire quelque chose qui ne paraît pas et vais de suite chez les Sapogenikoff. Nina qui ne sait ni se tenir ni parler laisse de suite voir que ce ne sont ni les vagues ni le vent. J’ouvre de grands yeux, enfin elle permet à ses filles d’aller et en montant Marie me dit une chose qui met tout mon sang en ébullition, c’est que c’est ma tante qui aurait prié Nina de défendre à ses filles d’aller afin que je ne me baigne pas non plus. Ceci me parut tellement abominable que j’ai de suite dit, tant pour me soulager que pour me défendre, que l’on veut me poser en fille récalcitrante, en monstre moral, en enfant désordonnée, désobéissante, capricieuse, volontaire, et qui donc ! Ma propre tante. Et qu’on aille reprocher aux autres les calomnies quand on en est soi-même la source. Il n’y a rien à dire, il paraît que je vais un de ses jours étrangler quelqu’un.
Sur ce je m’en vais.
Et contente de ma muse Cours chercher au bain le fat qui m’ai[mera].
Non seulement lui, mais tous les gens de Nice y sont, Saëtone, Danis, Pépino, les Seignette, les Durand etc. Dina avait donné rendez-vous à Lucie Durand pour hier et celle-ci le lui a reproché aujourd’hui près des Sapogenikoff car là, tout près, est un couvent où les Durand vont souvent. Alors Dina lui dit que ce soir elle viendrait pour sûr et en effet elle est venue.
J’allais à ce bain, à vrai dire comme à un rendez-vous avec Girofla. C’est drôle mais c’est ainsi, que voulez-vous.
Il était mis comme le plus sale Niçois imaginable. Vrai, j’avais envie de le prier de ne pas se déguiser ainsi. Ou plutôt n’est-ce pas son habillement comme il faut, qui est un déguisement ?
Je me baigne et Lucie à côté de moi, elle a l’air d’une bonne fille, mais ses manières prêtent à la médisance.
Je plonge et mes belles boucles dorées ne sont que des mèches noires et collantes. Que les poètes sont absurdes avec leurs nymphes dorées aux longs cheveux. Les plus beaux cheveux, mouillés, sont laids.
Tous ces faquins firent un mouvement comme celui que firent les auditeurs de Bossuet au moment où il s’écriait: Madame se meurt, Madame est morte ! - Lorsque je sortis de l’onde comme Vénus, avec la différence de costume, différence que je déplore bien amèrement.
Je m’habille fort longtemps et tous ces gens ne s’en vont que lorsque nous nous en allons. On sort ensemble et eux regardant comme des bestes.
Mais moi qui jamais ne fut grue, en sortant de cabine laisse ma traîne dedans de sorte qu’ils ont pu voir mes petits pieds, dont je suis enchantée.
Girofla est affreux, s’il continue je l’abandonne.
De retour chez moi, qu’est-ce que j’apprends ! Ma tante n’a jamais rien dit, maman m’en a juré ses grands dieux.
Diable c’est qu’il serait bon de savoir où l’on marche et si n’étais si enragée après la mémoire du duc, me mettrais en colère.
J’ai trouvé une raison pour épouser Miloradovitch. Car sans aucune raison pourquoi l’épouser, il n’y a pas nécessité.
Eh bien je l’épouserai pour aller trouver le duc, c’est un peu bien extravagant, mais puisqu’il me faut une raison...
Voyez, je suis bien véritablement folle de l’homme, chaque fois je m’en étonne, puis m’étonne de m’étonner.
Pauvre reine, pauvre Buckingham, ce matin j’ai lu d’eux et cette lecture m’a énervée, m’a attendrie, m’a émue.
Pauvre reine ! Beau, superbe, incomparable Buckingham !
Pour moi comparable à Hamilton.
C’est que voyez-vous quand un Anglais se met à être beau, à avoir grand air, à être duc, il est plus qu’un homme.
Et il profite de sa divinité pour rendre de pauvres filles comme moi amoureuses de lui. C’est mal et c’est gentil.
Mais je le retrouverai, pour le bien ou pour le mal il faut que je vois cet homme. Je passerai au retour de Russie par Bade, peut-être le verrai-je là-bas.
Je frissonne à cette seule idée.
en travers
En voilà des phrases, je n’ai pas frissonné du tout.
Pauvre Collignon, nous nous sommes promenées le soir et elle m’a parlé de son fiancé qui est mort, et elle a pleuré. Oh ! qu’elle doit être malheureuse.