Deník Marie Bashkirtseff

[Lignes cancellées: Hamilton et les Anglais. Pourquoi est-ce que je l'aime ? Je ne l'aime pas.]
Je ne sais plus à propos de quoi, maman et ma tante ont commencé à dire du mal des Anglais.
On commença par le prince de Galles et ma tante dit qu'il sentait le vin et le tabac et que tous les Anglais sentaient mauvais.
— Et Hamilton, s'empresse de dire maman.
— Oh quant à celui-ci, vous l'avez flairé jusque dans la bouche, n'est-ce pas maman ?
— Oui, sans doute, cent fois à la roulette de Bade, j'étais tout près et vraiment on peut s'évanouir, dit-elle à Collignon.
Je riais mais ne disais rien. Cette pauvre mère qui veut me dégoûter du duc. Vraiment il n'en est pas besoin je l'aime si peu, si peu aujourd'hui, que cela ne vaut pas la peine d'en parler. Je l'ai oublié ce bel Alcibiade mais tellement oublié que je n'y comprends plus rien. Comment l'ai-je aimé, pourquoi ? Je ne l'aime plus.
Voilà pour ce jour, et ce que maman en a dit a non pas contribué à l'oubli, mais m'a dégoûté de tous les hommes en général, ils me semblent tous vilains.
Il était bien beau pourtant. Demain peut-être il me repassera comme un éclair par l'esprit et j'en rêverai pendant quelque temps. Il n'y a telle chose qu'on [n'] oublie.
C'est encore merveille d'avoir si longtemps tenu. Depuis le vendredi 13 décembre 1872, jour où je le vis la première fois depuis l'idée de l'aimer que j'ai conçue dans le courant de mai de la même année. Mercredi 12 février 1873, je le vis pour la dernière fois. Entre le 13 décembre et le 12 février je le vis en tout quatorze fois, mais quelquefois plusieurs fois dans le même jour. Par quatorze fois j'entends quatorze jours. Ces jours sont :
— 1872 décembre, vendredi 13, samedi 14, lundi 16, mercredi 18, vendredi 20, mercredi 25.
— 1873 janvier, dimanche 5, dimanche 19, (long intervalle !)) lundi 20, vendredi 24.
Février, vendredi 7, samedi 8, dimanche 9, mercredi 12.
Depuis le mercredi 12 février 1873 se sont passés deux ans, deux mois et vingt-et-un jours, pendant lequel temps je lui suis demeurée fidèle, sauf quelques bêtises, mais ces bêtises ne sont rien, il dominait tout.
Rien ne résiste au ridicule et à la saleté. Sans ce qu'on a dit je n'eusse point compris que j'ai oublié et le charme se fût encore prolongé indéfiniment.
Vous m'avez dégoûtée du duc de Hamilton et de tous les hommes, madame ma mère, pour quelque temps du moins; mais je vous en veux terriblement et ne me souviendrai de votre sale moyen qu'avez: rage et méchanceté.
Soyez tranquille ce n'est que pour aujourd'hui, demain, j'oublierai.
Tout passe et tout s'efface, je me souviens avoir dit cela dans un de mes premiers livres.
Le duc de Hamilton, l'Alcibiade, l'extravagant, l'Antiochus Epiphane ou Epimone, le héros, le mauvais sujet, le dieu s'est effacé ! Mais qu'il vienne, ou moins que cela, que j'en entende parler d'une certaine façon, que je lise dans quelque journal quelque chose de sa manière, ou plus simplement encore que je revoie mon journal à l'époque des grands événements ou qu'il me soit rappelé soit par la lumière d'un jour, soit par une voiture, soit par un chapeau, soit par n'importe quoi, par ma propre figure même et j'en redeviendrai folle.
Je suis fière d'ailleurs d'avoir aimé deux ans, deux mois et vingt-et-un jours. Plus même car dès le 13 décembre il m'a semblé l'avoir aimé depuis Bade, depuis le premier instant.
Oh ! Oh ! Qu'est-ce à dire ? Rien d'étonnant, ce que j'ai écrit a suffi pour me retourner sens dessus dessous. Page 47 je ne l'aimais plus, page 48 je l'aime toujours.
C'est ainsi qu'on m'a faite.
Oh ! ma mère que je suis contente d'échapper à votre vilain projet et de triompher de tout, et de conserver l'homme, et Alcibiade, et Hamilton, et Dieu !
Après tout, I aimer me tient en émoi et m'empêche de m'engourdir.
C'est ce pauvre Fritz qui est oublié.
Et pourquoi suis-je fidèle à Hamilton ? pour une raison plus simple et pas du tout à ma louange, c'est que je n'ai rencontré personne de mieux.
Et aussi parce qu'il n'y a personne de mieux.
D'ailleurs aurai-je pu choisir autre chose que le meilleur. Si je m'abaisse jusqu'à aimer, je ne m'abaisse pas pour rien.