Mercredi, 24 mars 1875
Paul m'accompagne chez Laussel, en retournant je rencontre Terffidua, il est vraiment mieux en voiture et en tube, qu'à pied et en chapeau bas.
Ce soir on chante le Stabat Mater, éclairage a giorno, (robe blanche, Worth, coiffure avec faux cheveux, très bien) Nadia et les enfants sont avec moi.
La représentation d'aujourd'hui est élégante et animée, c'est le dernier reflet de la saison, reflet bien brillant en comparaison de la saison elle-même qui a été assez mince.
Mlle Denysson est à côté de moi et nous sommes les deux plus jolies filles de Nice. Les Howard sont un peu plus loin, rouges comme des pivoines, Hélène avec sa face pincée sans sourcils et Lise avec son air de mouton effrayé.
Vis-à-vis Terffidua, avec un autre jeune homme aussi frais mais plus laid que lui. Je suis d'une humeur impossible, assise droite et muette, j'avais la mort dans l'âme.
Avec chaque jour, chaque heure augmente mon tourment, c'est que chaque jour et chaque heure s'écoulent sans rien apporter de bon et que je vieillis. Qu'on n'aille pas se moquer, je sais bien que je ne suis et ne serai vieille longtemps encore, mais le temps passe, vole, insensiblement. Les minutes font les heures, les heures les jours, les jours les mois et les mois des années. Y a-t-il longtemps que j'avais onze ans, quand je quittai la Russie ? Il me semble une semaine. Eh bien je me trouverai avoir vingt ans aussi vite que je me suis trouvée en avoir seize. Quatre ans, quatre jours. Mais quels jours !
On ne fait rien pour moi, je n'ai que Dieu ! Mon Dieu, que je nie par moments affreux, moments, qui ne me regarde pas. Ce n'est pas de l'amour ce qu'ont pour moi ma mère et ma tante, c'est un sentiment égoïste qui leur fait plaisir. Ils ne pensent à rien et croient que l'on peut vivre comme nous vivons (je ne vois pas, les larmes m'empêchent de voir ce que j'écris).
Je m'userai par ces chagrins et elles me demandant pourquoi je suis pâle, quand je le suis, pourquoi je maigris ? Aveugles, folles, égoïstes, idiotes !
Je rage, m'enferme dans le cabinet de toilette et là fume et lit César avec acharnement.
J'essaye de tous les contes pour m'endormir, mais rien ne se fait, je ne puis rien inventer et m'endors n'en pouvant plus.