Deník Marie Bashkirtseff

Je vais à l'église avec Dina et Sacha (gris, bien) depuis longtemps je n'y suis allée, mais c'est presque inutile pour moi je prie rarement à l'église car c'est là, dit-on, que le diable vient distraire les honnêtes gens. Il y avait beaucoup de monde à la Promenade quand nous sortîmes. Alexandre veut parler à ma chère tante Tutcheff et la convaincre qu'elle risque beaucoup en nous diffamant comme elle le fait. Sans doute elle cédera, car ce cher Alexandre a des arguments irrésistibles. A la musique avec Nadia et Julie, nous nous plaçâmes au coin du jardin côté de l'hôtel des Anglais, alors j'aperçus de Gonzalès près d'une voiture, je lui souris et fis signe avec l'index de venir, aussitôt il quitta les dames et vint. — Eh bien ! Que veut dire cette conduite, mon cher Monsieur ? furent mes premières paroles, alors moitié riant, moitié sérieusement je lui demandai raison de la conduite de sa femme envers nous, et lui donnai bel et bien une leçon de politesse. En vérité cela en valait la peine. Ce singe du Brésil a été presque, que dis-je presque, entièrement impertinent. A Paris ma mère a fait visite à sa femme, à Nice elle ne la lui rend pas, tout comme si nous n'existions pas. Avant, le mari a fait la cour à maman, mais à présent cette femme ne peut pas être jalouse, elle sait bien que tout est fini, d'ailleurs il n'y avait rien de commencé. De Gonzalès répondait par des louanges et des compliments sans fin avouant qu'il a tort, qu'ils ont tort, - Et puis, que veut dire cela, monsieur. Ma mère et moi étions allées chez Mme de Gonzalès à Paris les premières, à Nice où nous sommes bien avant vous ni elle ni votre fille ne pensent même pas à nous rendre cette visite ? Elles viendront. — Il est bien tard, trop tard - dis-je plus sévèrement que je n'en avais l'intention. J'ai le cœur net enfin, depuis longtemps j'avais envie d'avoir cette explication avec ce cher ami qui m'élève jusqu'aux astres. Maria, mon en fanne, dit-il avec cet accent espagnol, et cette voix chantante jusqu'au ridicule, vous savez comme je vous aime, preuve les choses que je dis partout de vous: — Une quantité d'horreurs, je parie ! — O Maria, pourquoi dites-vous cela, retirez ces paroles. — Eh bien je les retire, après ? — Vous êtes, vous serez une femme supérieure, vous vous élevez au-dessus de tout le monde. — Etre moins que les autres serait désespérant, en vérité. Je suis franche, je dis les choses comme elles sont, aussi croyez bien que c'est une leçon de politesse que je vous donne, pas autre chose. — Câtiez moi, zé sous prêt, zé sais que zé souis fautif. — Mon Dieu le seul châtiment que je puisse vous infliger c'est de vous forcer de rester là. — O Maria zé souis ençannté de ce çâtimann. — Après tout si vous vous ennuyez par trop vous pouvez vous en aller je permets. Non, écoutez Monsieur, vrai je ne m'explique pas votre impolitesse, quand une personne fait une visite à une autre, cette autre, rien que par politesse, doit la lui rendre, sauf après de ne pas continuer, chacun est libre vous savez. - Je ne dis pas ici tout ce que je lui ai dit, en un mot, s'il n'est pas un imbécile, il sait à quoi s'en tenir. — Je croyais que vous ne teniez pas autant à moi, quand je suis venu on m'a reçu à la porte. — Eh bien ! supposons qu'on ne tienne pas du tout à vous, supposons cela, mais la politesse, ce mot que j'ai répété plusieurs fois déjà, est très exigeante, sachez cela, monsieur. Alors il parla de maman, de son amitié pour elle. — Ma mère n'est pas une femme à laquelle on puisse faire la cour, je vous assure, persuadez-vous cela, persuadez cela à tout le monde. Après nous avons parlé d'autres choses et ayant tout dit je parlai peu, il y avait longtemps qu'il était près de nous, il a dit tout ce qu'on pouvait dire de mieux, m'a vanté à l'impossible et s'en alla promettant de venir demain. Pourrai-je voir votre maman demain: — Oh non, elle ne reçoit pas. Si vous me trouvez chez moi demain, nous reparlerons, car je vous ai grondé juste dix fois moins que vous le méritez. — Bien, Maria mon enfant, je suis toujours de votre avis, je n'ai jamais entendu une personne désonner [sic] comme vous. Ainsi quand êtes-vous chez vous ? — Mais tous les jours jusqu'à deux heures et demie. — Adieu, chanta-t-il. — Au revoir, dis-je. Bien, je suis contente, malgré ses paroles de miel, c'est un impertinent et bien que dans tout ce qu'il a dit il n'y avait ni raillerie ni autre chose de désagréable, je suis furieuse, comme je le lui ai dit plusieurs fois. J'ai bien parlé, il sait ce que je suis. Je ne me tais pas comme maman etc. je ne laisse pas aller les choses, mais j'attaque et je prévois d'être attaquée et je me défends quand je le suis. De la musique chez Rumpelmayer, de là au cirque, Cendrillon jouée par des bambins de deux à huit ans. J'aime les contes de fées, iis me montent l'imagination. Alexandre a dit que Miloradovitch fait la cour à la fille de notre voisin en Russie, Zenkovski. Ceci a bouleversé maman et ma tante, pendant que je restais chez maman on n'a parlé que de ce prince charmant. A la seule pensée qu'il peut m'épouser maman s'anime, toute malade et toute affaiblie qu'elle est se soulève, ses yeux brillent, ses joues se colorent, seulement pour le plaisir de la voir, ainsi je reste et j'écoute ce qu'on dit de ce parti brillant. J'essaye bien en vain de prouver que c'est un parti fort ordinaire, et que pour en penser tant il faut avoir un esprit bien étroit. — Oh ! ce serait vraiment la fatalité, s'écria maman, Vassilissa Egorovna a failli épouser un Miloradovitch, et il l'a abandonnée, elle est restée vieille fille; moi j'épousais un Miloradovitch, le frère de l'autre, mais il est mort et je n'eus pas le temps, enfin si celui-ci échappe encore, ce sera la fatalité. Mais je n'en veux pas ma mère; mon Dieu ! ! Si maintenant on en parle tant, le jour où il me demandera en mariage, si pareil bonheur arrive, on me dévorera, rongera, maman par la tète, ma tante par les pieds et Dina par le milieu et on me mangera ! Tout le monde se mit à rire, moi aussi. Pauvre maman, c'est son rêve, peut-être se réalisera-t-il, je le souhaite pour elle, pas pour moi. Il est d'excellente et vieille noblesse, jeune, vingt ans à peine, beau dit-on et très riche, quelque chose comme trois cent mille francs de rente. D'ailleurs je n'aurai pas de répugnance à l'épouser. Je n'aime et n'aimerai personne. Je me souviens du duc de Hamilton, et ce souvenir peut remplir mon cœur.