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Dimanche, 17 janvier 1875
Qu’est-ce que j’ai à rêver de ce misérable Italien ? Depuis six jours j’en ai rêvé trois fois. Et encore cette nuit j’ai rêvé du comte polonais, toute la nuit je l’ai vu pleurer. Au diable ! ce crapaud.Il pleut, je me suis ennuyée une heure chez le diacre.
Paul écrit que maman est toujours malade, mon Dieu !
En rentrant dans la cour de l’hôtel pendant que ma tante payait le fiacre, je pensais à toutes sortes de choses quand tout à coup je fus distraite de ces pensées bonnes et mauvaises par l’approche d’un homme, je levai vivement les yeux et reconnus Clark, ce Clark de Spa qui prétend que, souvent, on le prend pour Carlo tant il lui ressemble.
Que c’est bon de voir une âme vivante, que c’est bon de parler à quelqu’un ! Et que je jouis rarement de ce plaisir, hélas !
J’eus un contentement suprême de rencontrer cet homme et de lui parler pendant quelques minutes, il me fit souvenir de notre vie à Spa, vie gaie et calme, comme nous devrions toujours vivre, à Spa, j’étais heureuse, presque heureuse.
Vraiment rencontrer une âme vivante qui paraît contente de me voir, qui ne détourne pas la tête mais qui vient à moi comme à tous les autres, me sentir un instant comme les autres, c’est un triomphe pour pauvre moi et intérieurement je me disais: Eh bien vois-tu, tu es comme les autres, tu ne le repousses pas et je triomphais de moi-même, de mes sombres idées, de mes éternels soupirs et tâchais de me faire croire que je ne suis pas aussi misérable que je le pense et devant moi-même je voulais dissimuler ma misère et me faire croire que je ne suis pas repoussée et reniée par le monde entier.
Tant cette bagatelle de voir cet homme qui n’est rien pour moi, (que dis-je ! beaucoup pour cela déjà qu’il ne se détourne pas) me réjouit que je marchais, rayonnante, les yeux vivants et clairs, les joues colorées et chantant un air d’Offenbach, car depuis le jour où Barrème, Olivier, Foster et Woerman étaient chez nous, c’était triste je suis retombée dans mes sombres idées et depuis que je suis à Paris, à cause des gronderies, des vilaines paroles offensantes, des mines renfrognées et des regards farouches de ma tante, suis devenue pâle, laide et ennuyée, j’avais bien essayé de répondre quand nous étions seules, par des aboiements de chiens, et en public paroles, sourires. Mais on se lasse et je me suis lassée et me suis abandonnée à une espèce d’inertie.
Plus je suis patiente plus elle éprouve ma patience et plus crie et gronde. Je sais bien que pour être tranquille avec elle il faut la prendre par un ton plus haut qu’elle et, au lieu d’attendre ses cris, les prévenir par de plus grands que ceux qu’elle s’apprêtait à pousser, je le sais, mais souvent je ne le fais pas par paresse. Le seul moyen de la tenir c’est d’être féroce et impérieuse, à la douceur il ne faut pas même songer.
Pourtant je ne demande pas mieux.
Nous n’allons nulle part, et je passe mon temps à lire, fumer et prendre dix tasses de thé. O belle occupation Beati, chi amano il te !
Bouver et foumer comme disait le vilain Mexicain à Spa.
Aussitôt rentrée à que ma voix se remettra tout à fait je cesse de foumer, mais de bouver jamais.
Avec ça qu’on dira que je ne me déshabituerai plus de fumer, je fume parce que je veux fumer, du jour où je ne le voudrais pas je [ne] le ferai plus.
Pièce insérée · Annotation ultérieure de Marie, 1880
[Annotation:1880. Et en effet je ne fume plus.]