Lundi 21 juillet 1873

Le soir à cheval; mais je ne puis empêcher que Khalkionoff vienne. Sans être invité il vint à cheval et il ne restait plus rien à faire que d’aller. D’ailleurs j’étais avec Paul, et deux voitures nous suivaient, personne n’est allé à Monaco; et j’ai eu à braver les peurs de tous. Ma tante surtout était quite tiresome avec ses :
- Tu tomberas, ne cours pas, mais on ne monte jamais si vite ! Mais c’est affreux ! Paul, tu la tueras avec tes bêtises, etc. etc.
Je ne me fâche pas, cela montre qu’on m’aime.
Je commence décidément à bien monter.
Ce matin j’ai fait une vilenie, il y a longtemps, plus d’un an que maman a acheté ce livre d’Arsène Houssaye « Les courtisanes du monde ». Il m’a été défendu, et je ne l’ai pas lu, mais hier dans l’après-midi, l’ayant trouvé sur la table où le peintre me défigure, je l’ai pris de peur qu’il ne voit ce livre inconvenable dans un salon et, je ne sais comment, je l’ouvris, j’ai lu quelques pages debout, il m’a intéressé et j’ai résolu de le lire le jour suivant. Deux heures ce matin à le lire, c’est très bien écrit, et je partage tout à fait l’opinion de l’auteur; que c’est loin d’être immoral, mais au contraire: « toute femme qui le lira est une femme sensée ». Je lisais, (pas paisiblement car j’avais toujours peur d’être attrapée) et mes pensées étaient si éloignées de tout, j’étais tout à fait dans le livre, lorsque: « Toute l’écurie du duc de Parisis a été vendue au duc de Hamilton !..... » Si inattendu ! que je suis restée foudroyée, littéralement*. J’aime ces secousses, la respiration s’arrête, le cœur bat, les yeux se couvrent d’un voile, je relisais encore pour être sûre que c’est vrai, mais les mots dansaient. J’ai relu encore une dizaine de fois ce nom toujours cher. Lui aussi, je crois, dans combien d’aventures était ! C’est son monde qui est décrit. Ils s’amusent bien tout de même les hommes, la femme est toujours victime. Je voudrais être homme, je surpasserais encore tous ces messieurs.
Il y a bien des historiettes dans « Les courtisanes » du duc et lord Hamilton, de Mme Paskevitch à Venise et de bien d’autres des mondes de Nice et de Bade surtout.
Quel vilain caractère que celui de Victoria. Oh ! mon Dieu, si un homme m’aimait autant !
J’apprécie seulement l’amour des hommes comme Rio, Hamilton, etc. etc. parce qu’ils savent, et ils ont beaucoup vu. Un petit de vingt-deux ans aime chaque femme. Je serais fière seulement d’être aimée d’un de ces hommes, ils s’y connaissent. Et lorsqu’ils aiment c’est pour toujours. Ils ont tout éprouvé, ils ont passé partout, et enfin trouvent le port. Comment il y a des femmes qui trompent leur mari ?
Pour moi je n’aurais demandé qu’une chose: c’est que mon mari m’aime. Cela n’empêche pas d’être mondaine, même coquette, et d’être à son mari.
J’aime Hamilton, et je le désire encore plus parce qu’il saura apprécier. Parce qu’il a vécu.