Deník Marie Bashkirtseff

C'est une journée qui se sépare un peu des autres jours si monotones et si toujours les mêmes.
A la leçon, j'ai demandé une explication d'un problème d'arithmétique à Mlle Collignon. Elle m'a dit que je dois le comprendre moi-même. Je lui ai fait remarquer que les choses que je ne sais pas, on doit me les expliquer.
— Il n'y a pas de doit ici, me dit-elle.
— Il y a un doit partout, lui ai-je répondu.
— Continuez.
— Attendez une minute, je veux tâcher de comprendre ce premier avant de passer à l'autre. +
Je lui répondais d'un ton extra-calme, elle enrageait de ne pouvoir trouver rien de grossier dans mes paroles. Elle vole mon temps; voilà quatre mois de perdus ! C'est facile à dire ! Elle est malade; mais pourquoi me faire du tort ? Elle abîme ma vie et mon bonheur futur en me faisant ainsi perdre mon temps. Toutes les fois que que je lui demande une explication, elle me crie d'un ton grossier: Je ne veux pas qu'on me parle ainsi ou quelque chose dans ce genre. Elle est un peu enragée, je crois, surtout, étant si méchante de nature, la maladie la rend insupportable. Je reprends donc:
+ Quand je lui ai dit cela, elle m'a fait les yeux d'une diablesse, en criant de toute sa force:
— Faites ce que je vous dis ! Vous n'osez pas me parler ainsi ! Vous faites des grossièretés à tout le monde, je ne le supporte pas ! Entendez-vous !.
— Qu'est-ce que vous criez lui dis-je, d'un ton et d'une voix si calme que j'en étais étonnée.
Dans les occasions où je suis très irritée, émue, fâchée, il me vient un calme surnaturel; ce ton l'a irritée, elle s'attendait à une explosion de mon côté.
— Vous avez quatorze ans, comment osez-vous ?
— Justement, Mademoiselle, si vous dites que j'ai quatorze ans, je ne veux pas permettre que l'on me parle de la sorte. Ne criez pas, je vous en prie.
Et elle est partie comme une bombe, à crier, à dire toutes sortes de malhonnêtetés. Pour tout je lui répondais trop placidement, elle ne s'en enrageait que plus.
— C'est la dernière leçon que je vous donne !!!! et elle sortit de la chambre.
— Oh ! tant mieux >! dis-je au moment où elle quittait la chambre.
J'en étais vraiment greatly relieved . Je poussais un soupir de quand on est délivré d'une centaine de livres qui étaient sur votre cou. Et je suis sortie satisfaite, pour aller chez maman. Elle court dans le corridor, me rencontre là et recommence, je
continue ma tactique et ne fais presque pas attention. Nous avons fait le chemin du corridor à la chambre de maman ensemble. Elle, comme une furie, moi, d'un air des plus imperturbables. Je suis allée chez moi et elle a demandé à parler à maman. Sur ce, je vais dans sa chambre où je trouve ma tante, Walitsky, Dina et Markevitch. En entrant Walitsky leur a dit que je m'étais querellée avec Collignon.
— Ça n'est pas ça, dis-je, je ne me querelle pas. Elle part !
Markevitch accourt et m'embrasse en disant :
Très bien, comme je suis heureuse, grâce à Dieu, c'est d'autant mieux II
Je raconte naturellement à eux. Maman a eu une explication courte mais bonne, elle a dit à cette chère tous les devoirs auxquels elle manquait et tout, tout. Mais la conscience de Collignon, son honneur, où sont-ils ? Quelle audace, elle soutint à maman qu'elle remplissait son devoir, qu'elle était constamment avec nous, qu'elle parlait anglais. Oh ! c'est plus que fort, c'est... Oh ! j'étouffe d'indignation, un tel mensonge H! J'ai connu tôt la perfidie et le mensonge humains !
Enfin, pour mon bonheur, elle part la semaine prochaine.
Mon Dieu, veux-Tu me pardonner que je change de désirs ? Il y a cinq mois je Te suppliais de faire qu'elle reste, maintenant je Te supplie de la faire partir. Je n'aurais pas changé d'ailleurs si elle restait toujours la même. C'est à elle la faute, pas à moi.
Je suis drôle, je demande pardon et puis je me justifie entièrement. Pourvu qu'elle s'en aille seulement ! Oh ! merci mon Dieu, maintenant je pourrai avec Ton aide étudier car il est temps de m'y remettre.
Ça n'est pas tout dans cette fameuse journée. Au moment où je suis en train de m'habiller, pour sortir, on apporte une lettre, je décacheté et je lis que les Tolstoy vont publier un article affreux (c'est le mot de la lettre, c'est la princesse Galitzine qui écrit) dans "Le Phare du Littoral". Je porte cela à maman. Aujourd'hui, au tribunal, il y avait l'affaire de Georges. Comme il n'est pas présent, on l'a condamné à un mois de prison, cinquante francs d'amende et deux mille francs de dommages et intérêts. Quand on fait défaut le tribunal condamne toujours au maximum. Il est toujours ainsi, ce Georges au lieu de se présenter et de dévoiler l'affaire, il se cache, se laisse accuser de tout ce qu'il n'a pas même fait pour ne pas paraître. C'est un drôle de caractère ! Leur avocat peut dire ce
qu'il veut, tandis que si Georges paraissait on dévoilerait cette femme telle qu'elle est et tout ce qu'elle a fait. A cause d'un seul, nous sommes tous salis. Maman est allée chez le procureur, il a fait ce qu'il faut pour arrêter l'article; puis elle est allée trouver Lefevre, lui aussi a couru et est intervenu. Il est condamné, mais l'affaire est loin d'être perdue. S'il voulait seulement venir ! Mais cet âne, cette bête stupide, cette horreur ne veut pas. Ça lui est bien égal, il vient pour une semaine nous salir pour un an et s'en va quelque part où l'on ne le connaît pas. Et nous, nous restons et nous supportons sur nous toutes ses saletés ! Que faire ? Comme au moment où il a tapé cette... je suis recouru à Dieu pour le faire échapper, de même maintenant je Te demande de nous tirer de cet embarras ! Enfin, voilà bien du trouble aujourd'hui !
A cinq heures (robe de voyage, chapeau vieux noir, bien), nous sommes allées chez les Howard avec Dina. Je suis restée là pendant une demi-heure. J'ai parlé, critiqué, fait la morale etc. etc. nous nous sommes embrassés fort. Le soir, Mme de Mouzay est venue, M. Lefevre aussi.
Chaque ligne, n'importe de quoi il s'agit, j'écris et je pense à lui.