Samedi 18 mars 1882
Je l’ai recommencée trois fois mais c’est fini, ça ne se retrouve plus. Aussi vais-je à la matinée dansante donnée par l’amiral Krantz à bord du Colbert à Villefranche, c’est Lahirle un ami de chez les Gavini qui a envoyé l’invitation... J’avais à prendre une revanche de la soirée de Faust ou j’ai été si laide et puis je ne sais quelle scie que j’ai monté depuis deux jours je veux paraître avec Pomar, je ne vois pas bien de ce qu’il y a là de drôle mais je m’amuse à le raconter depuis ce matin jusqu’au soir. Pomar, c’est le duc de Pomar, espagnol des colonies après lequel toutes les jeunes filles courent parce qu’il a 600 mille francs de rente. Sa mère s’est remariée avec lord Caithness et a été fichue à la porte des salons de Londres à cause d’un livre ou elle avait maltraité la société anglaise. Ce sont leurs amis qui donnent cette raison. Maintenant comme Pomar est un fils très dévoué et qu’il n’a encore fait le bonheur d’aucune fille majeure ou mineure, oh on dit qu’il n’est pas le fils de sa mère et que lady Caithness ne lui permet pas de se marier. Ce qu’il y a de clair c’est qu’il est très riche et très joli garçon. Nous nous sommes rencontrés à Monaco les jours de Faure et un soir au Français, il y a quelques jours et il m’a regardée, je l’ai trouvé joli garçon, sans savoir que c’était le parti de six cent mille francs de rente et me voilà donc allant à Villefranche et rompant les oreilles de Bojidar et de ma famille de mon prochain mariage avec Pomar. Maman, ma tante, papa, Bojidar, Savine et moi en robe de mousseline de soie toute coulissée très finement, corselet de moire à la paysanne, lacé, manches et guimpe coulissées, chapeau bébé, paille d’Italie avec plumes blanches et un ruban blanc. Souliers noirs. Je suis très jolie et Pomar me regarde et mon cœur bat comme si c’était vrai. D’abord j’ai eu une véritable émotion en pensant que je me trouverai au milieu de cette société niçoise et puis je sors si peu que chaque fois c’est comme l’émotion d’un début.