Mercredi 12 octobre 1881

Et ce matin il a raclé sa copie et lâché le travail et a l’air comme quelqu’un qui a reçu un coup au cœur... Ce sont des moments de souffrance douce qu’on reconnaît chez les autres pour avoir passé par là.
La tête étourdie il semble que quelque chose soit brisé en vous, on pleurerait pour un rien et avec cela une indifférence qui ressemble à de la lassitude et à du désespoir; mais on n’est pas malheureux. Il se peut très bien que la peinture seule ou quelque autre chose... mais j’imagine moi être la cause de ce trouble...
Je finis ma copie du Vulcain de Vélasquez, à en croire le public elle doit être bonne. Les pauvres diables d’artistes qui font des réductions des tableaux célèbres pour la vente viennent plusieurs fois par jour me voir travailler, et les gamins de l’école des Beaux Arts, et les étrangers dont plusieurs en Anglais, Français et Espagnols et parlant entre eux m’ont dit les choses les plus flatteuses.
Et quand je m’éloigne on monte sur l’échelle voir mes grandes brosses et voir comment c’est peint, en un mot mes pauvres enfants il y aurait de quoi être bouffie d’orgueil si on était moins ambitieux. Les Espagnols sont amusants, deux ou trois peintres d’après les apparences sont venus regarder mon œuvre après quoi ils sont allés causer avec un copieur à gauche qui leur a dit qui faisait cette magnifique copie (j’étais à l’autre bout de la salle) alors eux en passant devant moi m’ont profondément saluée en faisant un signe très approbateur vers le tableau et en marmottant quelque chose, du reste ces triomphes immenses n’arrêtent pas, cela m’a même empêchée de bien travailler.
Escobar nous accompagne au Retiro qui est décidément plus élégant que le Bois. Escobar est aimable et galant comme un Espagnol mais je ne crois pas lui avoir tourné la tête. Ce Paris je l’ai toujours détesté au physique, toujours, toujours, combien Madrid est plus sympathique malgré ses rues irrégulières et son apparence pauvre en comparaison de Paris; voyez, Paris. C’est pour ce qu’il vous rapporte. Quand il vous rapporte et puis cette imbécile d’Europe qui le reconnaît tacitement pour capitale mais je le déteste comme ville, son élégance fatigue, ses magasins, ses cocottes, ses maisons neuves, c’est terriblement anti-artistique. Ô Rome et Madrid lui ressemblent un peu.
Ah ! le midi. Je suis du midi moi, née en Ukraine et grandie à Nice et j’adore le midi.