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Dimanche 2 octobre 1881
Le Roi, la Reine, les Infantes, assistaient au combat, plus de quatorze mille spectateurs. Et c’est comme ça tous les dimanches.
Et il faut voir la tête de tous ces sinistres nigauds pour croire qu’on peut se passionner pour de telles horreurs... si encore c’était de véritables horreurs ! mais ces rosses inoffensives et ces taureaux qui ne sont furieux qu’excités, blessés, martyrisés...
La Reine qui est autrichienne ne doit pas s’amuser. Elle n’est pas mal. le Roi a l’air d’un Anglais de Paris, tailleur ou boursier très correct. La plus jeune des Infantes est la seule gentille, l’innocente Isabelle m’a dit que je lui ressemblais...Vu que c’est sa fille et qu’elle et ses autres enfants sont affreux, je suis flattée, car elle est vraiment gentille et quant aux autres, jolie.
Mais... Nous sommes partis de Biarritz jeudi matin et sommes arrivées le soir à Burgos. Les Pyrénées me frappent par leur beauté majestueuse, à la bonne heure on sort des rochers de carton de Biarritz. Nous avons voyagé avec un gros monsieur qui ne parlait pas français, personne de nous ne parle espagnol, néanmoins il m’a expliqué un journal illustré et offert deux fleurs à une station. Et un jeune homme qui allait à Lisbonne et qui ne demandait qu’à être utile, une sorte d’Anglais de Gibraltar.
Si vous croyez que le voyage avec mes mères est un plaisir, vous vous trompez joliment. Du reste c’est tout naturel, elles n’ont ni ma jeunesse, ni mes curiosités.. Enfin puisque c’est passé je ne parlerai plus de leurs innocentes taquineries, d’autant plus qu’elles sont si tatillonnes que j’aurai mille occasions d’en reparler. Des airs malheureux et puis des questions saugrenues, affecter de se croire dans un bois, un pays où on ne va jamais. Et le guide disant qu’il fait froid à Burgos c’et une vraie désolation, et on aurait dû emporter les pelisses, comment va-t-on faire, que devenir. Quel pays ! Et y voir quoi ? La cathédrale, mais il n’y a que les Anglais... Et le pire c’est que tout ça s’adressait à moi à la troisième personne ou bien on ne disait rien mais tout en parlant d’autre chose des airs ! Et si je proteste on dit qu’on a rien dit et que je cherche des prétextes à querelles.
Elles font comme si elles étaient forcées de faire le voyage qui les rend malheureuses et rien de difficile comme de guerroyer contre des airs pareils, on est résigné, on ne dit rien, qu’est-ce que je demande en somme ? Et pourtant je n’ai pas insisté, ce sont elles qui ont proposé de venir en Espagne, je n’insiste plus pour rien moi. Enfin nous ne sommes pas heureuses ensemble et tant que nous serons ensemble sera un petit enfer bourgeois très réussi.
Donc Burgos... Ah ! elles sont insupportables, quand ce n’est pas la résignation douloureuse et les plaintes à la troisième personne, c’est une indifférence si complète qu’on en est tout surpris. Vous vous figurez quelqu’un qui tire sur une corde à laquelle est attaché un grand poids, on s’essouffle, on traîne ce boulet avec toutes les peines du monde et crac ! On ne sent plus rien, la corde vous reste dans la main. C’est absurde peut-être mais moi je suis très influencée par mon milieu toujours et les plus belles choses du monde à voir en une société comme celle-ci... Dieu sait ce qu’on ferait, ce qu’on dirait, les idées qu’on aurait dans un autre milieu enfin, surtout pour un artiste, c’est très pénible, je vous jure. Tout dépend de !... Je ne sais quoi, un rien et les ailes tombent et l’on reste idiot. Où vais-je ? Qu’est-ce que ça me fait Burgos, Madrid, le musée ? A quoi bon ?
Et puis quand même elles sont par moments comme d’autres eh bien ça ne marche tout de même pas, il y a eu trop d’aigreurs, enfin c’est triste !
J’ai tout de même fait une pochade dans la cathédrale... La décrire ? Est-ce possible ? Cet amas d’ornementations, de sculptures peinturlurées, de dorures, de fioritures, de fanfreluches, un tout grandiose.
Ah ! les chapelles demi-obscures, les grandes grilles, non c’est une merveille vraiment. Et surtout ce cachet de romantisme religieux, ces églises appellent le rendez-vous, on prend de l’eau bénite et l’on cherche à qui faire de l’œil. Comme ce couvert comparativement modeste de la Cartija. Nous y allons vers le soir ce qui accentue encore la poésie de ces églises espagnoles, à la cathédrale on montre cette fameuse Madeleine de Léonard de Vinci (?) Horreur ! J’ose avouer que je trouve ça laid et que ça ne me dit rien, ainsi que les Raphaël du reste. Infamie ! Ah ! bah.
Et la chapelle du conestable de Mendoza et de sa digne épouse qui a brodé les chapes que l’on montre. Ces gardiens sont infâmes, ils touchent les tableaux et les sculptures avec leurs sales doigts pour mieux nous les montrer... Enfin depuis hier matin nous sommes à Madrid, ce matin au musée. Ah ! le Louvre est bien pâle à côté; Rubens, Phillipe de Champaigne... Que sais-je et même Van Dyck et les Italiens ! Rien n’est comparable à Vélasquez, mais je suis trop éblouie encore pour juger. Et Ribera ! Seigneur Dieu. Mais les voilà les vrais naturalistes ! Est-ce qu’on peut voir quelque chose de plus vrai, de plus admirablement vrai, de plus divinement, de plus véritablement vrai !
Ah ! qu’on est remué et qu’on est malheureux de voir de telles choses ! Ah ! qu’on voudrait avoir du génie ! Et on ose parler des pâleurs de Raphaël et des peintures maigres de l’Ecole française !!
O la couleur ! sentir la couleur et ne pas en faire ce n’est pas possible !
en travers
J’ai été presque suffoquée à ma première visite et il m’a fallu me pincer les mains pour ne pas pleurer d’admiration.
Soria est venu avant dîner avec son ami M. Pollack (administrateur des chemins de fer) et son fils qui est peintre, a travaillé chez Julian.
Soria a des manières déplorables, il vous touche les mains, en partant les épaules, enfin je suis choquée moi.
J’irai au musée demain seule. On ne saurait croire ce qu’une réflexion niaise peut avoir de blessant en face de chefs--d’œuvres. C’est douloureux comme un coup de couteau et si on se fâche on a l’air trop bête. Et enfin j’ai des pudeurs qu’on ne s’expliquera peut-être pas, je ne voudrais pas qu’on me vît admirant quelque chose; enfin, j’ai honte d’être surprise manifestant une impression sincère, je ne sais m’expliquer ici. Il me semble qu’on ne peut sérieusement parler de quelque chose qui vous a remué qu’avec quelqu’un avec qui vous êtes en parfaite communion d’idées...
On cause bien avec... tenez je cause bien avec Julian qui n’est pas une bête mais il y a toujours une pointe d’exagération pour que l’enthousiasme par exemple ait un côté moquer qui le mettre à l’abri de la raillerie quelque légère qu’elle quelle soit, ou simplement si on ne vous comprend pas... n’est-ce pas. Mais recevoir une impression profonde et la dire simplement, sérieusement comme on l’a senti... Je ne me figure pas que je le pourrai à d’autre qu’à quelqu’un que j’aimerais complètement...
Et si je le pouvais à un indifférent cela créerait immédiatement un lien invisible et qui gênerait fort après, on semble avoir commis une mauvaise action ensemble ou bien alors c’est l’échange d’idées à la parisienne, affectant un peu de regarder ou au point de vue du métier pour ne pas paraître trop poétique, et parlant du côté artistique avec des mots qui en font quelque chose d’exquis mais de boulevardier, c’est des: saveur, finesse... Et puis c’est très fort, c’est tout bonnement ce qu’on peut voir de plus étonnant et qu’ il y a là quelque chose vraiment d’inouï. Tenez je le disais, avec Julian j’ai un bon public, je joue, je raconte et parle même sérieusement c’est avec lui et de Daillens, c’est-à-dire avec de Daillens et lui que je cause le mieux, mais de là à... il y a un abîme.