Lundi 10 janvier 1881

J’arrive et la cloison n’est pas démolie ! Je ne sais quel malentendu avec les ouvriers.
Encore huit jours de perdus alors ! Je ne fais même pas de reproches, je sens que je pleurerais. Ce qui m’énerve c’est que les machinations d’Amélie et C° seront couronnées de succès, on a beau être bête mais c’est vexant tout de même; autrement je m’en battrais l’œil.
Je suis indignée et tout le monde avec moi, ça c’est une jouissance. Celles qui étaient d’abord attirées par l’air avenant de l’héroïne Amélie, se sont dégoûtées de sa fausseté et viennent à moi. A dix heures je prends un fiacre et vais faire des croquis de refuges, décidée à lâcher le tableau officiel, cela me fait tousser, la petite américaine Alice - Récamier arrive, on se raconte mes ennuis, là-dessus des airs indignés contre mes persécuteurs, des expressions de sympathie qui me font finalement verser quelques pleurs. Julian qui n’est pas méchant et qui sait bien que j’ai raison tourne toute la journée dans l’atelier et finalement vient me dire que le menuisier vient offrir de démolir de quatre à sept heures du soir. Je vais m’entendre avec tout cela d’un air encore tourmenté et digne et tout s’arrange. Ces dames trouvent que Julian a fait une concession énorme en laissant démolir dans la semaine et en faisant partir les élèves de meilleure heure.
— Faites un speech à ces dames, me dit-il, voyez si elles consentent à être dérangées.
J’ai répondu hardiment que ces dames feraient cela avec bonheur. Ce qui fut vrai et à quatre heures les ouvriers arrivaient. Ce qui est curieux c’est les changements d’humeur d’Amélie sitôt que cela va bien pour moi elle est triste et si je suis embêtée, elle ne peut cacher sa joie. Sale nature, va !
En résumé je me suis trouvée deux gros cheveux blancs sur le peigne.
Et puis ce matin j’avais déjà fait une esquisse: le marché aux fleurs de la Madeleine. Ma jolie parisienne avec un petit garçon achetant à une vieille marchande émergeant de sa boutique pleine de fleurs. Il n’y a qu’à faire comme on voit, c’est très nature, très parisien, très amusant à faire et à voir, et parfaitement faisable dans mon atelier. Et puis toutes ces fleurs, c’est ravissant. Et c’est plus facile que l’officiel et plus vite fait, et fait tranquillement chez moi. Enfin... il faudrait savoir ce que dira Tony, car le juif Julian tient à sa boutique lui.