❦
Mardi, 1er avril 1879
Pour commencer j’ai annoncé à l’atelier qu’on avait tiré sur Gambetta. Cela a pris. Et puis j’ai raconté qu’une poutre ou une corniche étant tombée au Palais de l’industrie trois ou quatre toiles ont été crevées. Cela a encore mieux pris, j’étais aidée par les cinq ou six auxquelles j’avais fait Gambetta (à huit heures du matin) les autres vinrent après neuf heures et demie et Zillhardt fut si prise qu’elle s’apprêtait à y courir mais je donnai quatre sous au marchand de couleurs (un type de la maison) qui partit comme une flèche chercher des renseignements, la bonne courut après lui dans l’escalier pour ne pas éreinter inutilement cet homme qui criait - laissez-moi aller, laissez-moi aller et ne revint que quand on lui eût répété deux fois, que c’est le 1er avril.
Mais par exemple après cinq heures la leçon de harpe prise, la livraison de Duruy lue, lu encore d’autre livres, joué d’instruments de toute espèce, alors il ne restait plus rien à faire, lire encore ce serait massacrer les yeux dont j’ai besoin demain de bonne heure. Et puis je suis enrhumée et fatiguée d’hier. D’ailleurs... ça ne me fait plus rien, je vous le raconte seulement parce que cela me semble une existence singulière à mon âge avec notre fortune et en plein Paris.
Je me suis résignée, les faiblesses d’hier me font honte.
Après tout il n’y a qu’à se bien mettre dans l’esprit que c’est ainsi qu’est faite ma vie et non autrement. Je suis éteinte au point de dire que tout cela est la même chose.
Pourquoi la gaieté doit-elle être plus agréable que l’ennui ? Il n’y a qu’à se dire que l’ennui me plaît et m’amuse. Reminiscences du manuel d’Epictète, très commode. Mais je pourrais y répondre que les impressions sont involontaires ainsi quelque fort que l’on soit on aura toujours eu là le premier mouvement, après lequel on pourra s’arranger à plaisir, mais il aura toujours et quand même été. Et il est bien plus naturel de continuer dans la voie de la première impression de l’impression naturelle, en alternant ou en augmentant le sentiment éprouvé, que de le retourner, le tordre, le dévier et d’estropier ces sentiments au point de les assimiler les uns aux autres ou pour mieux dire au point de tout confondre, effacer et ne se soucier plus de rien: ne plus vivre. Voilà pourtant où je veux m’amener. Il serait plus court de... mais non, alors tout serait fini; je l’ai dit hier, tandis que...
Il n’y a d’odieux, dans ce monde que de n’en être pas, de vivre cachée et de ne voir personne, de ne pouvoir échanger une idée, ne pouvoir voir ni les hommes célèbres ni les hommes intelligents, ni les savants, ni les hommes du jour. Voilà la mort, voilà l’Enfer. Mais que je sorte de là, de cette malédiction abrutissante qui fait que je ne puis supporter ma famille même, et ne cause qu’avec mes chiens, que je sorte de là et les évènements ne seront que le contenu de la vie. Je ne parlerai que de ce qu’on est convenu d’appeler malheurs, eh bien on ne devrait pas s’insurger et se plaindre., les malheurs-même sont des jouissances et on doit les accepter comme des éléments indispensables de la vie: Supposons que je perde un être bien aimé, croyez-vous que cela ne me fasse rien ? Au contraire, je serais désespérée, je pleurerais, gémirais, crierais, puis cela se fondrait en tristesse pour longtemps, pour toujours peut-être. Je ne trouve pas cela charmant, je ne le désire pas, je ne le préfère pas, mais je suis obligée de dire que ce serait vivre et par conséquent jouir. On perd son mari ou son enfant, on est trompée par son ami, on pousse des cris et des reproches envers la Destinée, j’en ferais sans doute autant mais ces manifestations sont dans l’ordre des choses et Dieu ne s’en offense pas sachant, et l’homme ne s’en offense pas non plus, sentant, que ce sont là les conséquences naturelles et inévitables de la douleur qu’on éprouve. On gémit mais on ne crie pas au fond de l’âme que cela ne doit pas être. Sans s’en apercevoir on l’accepte. Il arrive qu’on s’isole, qu’on se cloitre, après. Vous entendez bien, après ? Il arrive aussi, souvent, qu’on se trouve heureux tout seul, c’est- à-dire avec un homme ou avec son père ou sa mère, des frères, une sœur auxquels vous songez et pour lesquels vous vivez. Mais moi je suis toute seule et je parle pour les personnes toutes seules... d’ailleurs j’ai pris ma famille en grippe comme une des causes de ma mort morale. Et puis je ne parle pas pour les silencieux et inconnus héros décrits dans les romans par des gens qui les inventent ou les copient sur nature pour ne pas rester comme eux.
Je ne vous le répéterai jamais assez parce que je crois que vous ne puissiez concevoir comment je vis. Vous vous figurez que je me plains d’une vie calme et désire le bruit. May be. Mais ce n’est pas cela. Je me plains de vivre littéralement isolée des vivants, de ne voir que ma couturière et ma femme de chambre et Mme Gavini de temps en temps. Situation absolument exceptionnelle en 1879, à Paris, et sans aucune raison majeure. J’aime la solitude et je crois même que si je vivais je m’isolerais, de temps en temps pour lire, méditer, me reposer; alors c’est un charme, un bonheur doux et exquis. Par de grandes chaleurs vous êtes enchanté de vous fourrer dans une cave mais qu’on vous y enferme pour toujours et vous verrez ! même si la cave est bien meublée.
J’entends des âmes éprouvées qui me disent qu’elles aimeraient mille fois mieux être mortes comme moi et conserver ceux qu’elles ont perdus ou éviter ce qu’elles ont souffert. Absurde ! En conservant les êtres chers elles ne sont plus comme moi; en étant exempte de leurs douleurs elles auraient les miennes et elles ne [phrase non terminée]
Maintenant si quelqu’un de malin voulait se donner la peine de me confondre, il me demanderait si je consentirais à acheter la vie par la mort de ma mère par exemple. A cela je répondrais que je ne le voudrais même pas au prix d’une vie moins chère puisque d’après la nature la mère est ce qu’on aime le plus. J’aurais des remords affreux, je ne voudrais pas par égoïsme. Mais j’ai mal posé la question.
Il faut me demander ce que j’aimerais mieux: perdre ma mère en vivant ou la conserver étant morte (moi) ? Je ne saurai répondre mais je vous dirai qu’en l’état ou je suis je ne jouis ni de mon amour filial, ni de son amour maternel. D’ailleurs il est entendu que cela ne dépendrait pas de moi; on demande seulement ce que je préférerais.