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Vendredi 10 mai 1878
Les Suédoises m’ont raconté que Mme Boje s’est liée avec son professeur de chant et va aborder l’opéra. Son mari et ses enfants retournent en Suède et sa mère Mme Indebetten vient habiter avec elle.Julian qui est bonapartiste est venu causer avec moi du puits dans lequel se trouve Paul de Cassagnac. Des défections partout. J’ai suivi les apparitions des brochures, les lettres, les articles. Quant à lui il a brûlé trop souvent ses vaisseaux pour pouvoir retourner en arrière.
Il restera tout seul si cela continue.
Il n’en aura que plus de charme pour les femmes, de grandeur pour les hommes. Je sais que l’on dit... Le docteur Michel le disait encore ce soir lorsque je lui ai annoncé le fameux mariage, il disait après bien des réticences qu’il ne se mariera jamais parce qu’il a au cou une chaîne d’or. C’est une grande saleté et tout à fait invraisemblable. Son journal tire à 4.000, 4.500, mais avec ses gages de député il a en tout de 20 à 24.000 francs par an. Il ne paraît pas plus. L’hôtel coûte 4.000 francs par an. En fait de domestique il y a le valet de chambre, sa fille et sa femme une grosse cuisinière qui ouvre la porte et, si ce sont des femmes, détourne la tête et s’enfuit avec une grande discrétion qui peint les mœurs du logis. Et il y a de sales serpents qui sifflent qu’il est payé par une femme et que l’impératrice lui donne de l’argent... Ce dernier est très naturel mais pour le parti et pas pour lui.
Ou mettrait-il cet argent puisqu’il paraît à peine ses 24.000 francs !
Mouzay qui dîne ici raconte que sa fille dit de moi : chaque fois que je vois Marie, elle m’amuse comme un livre illustré.
Blanc qui dîne aussi se plaint des tendances faubourg Saint-Germain de son ami, les femmes ont beau se dire bonapartistes, dit-il, elles sont toutes faubourg Saint-Germain et comme ce sont elles qui le mènent...
Cet ignoble capitaine de frégate raconte que son ami s’est informé de nous en général et de mes facultés intellectuelles en particulier. C’est peut-être la première fois qu’il en parle sans que nous commencions. Je fais semblant de me fâcher, mets un voile et parle d’épouser Gambetta, ce qui le fâche sérieusement toujours. Si vous saviez comme cet homme m’a l’air grotesque lorsqu’il veut jouer les Cassagnac, se prosterne, reste à genoux et ensuite me baise la main. Il se croit plein de grâce, il veut être drôle et n’est que ridicule.
- Elle est riche cette demoiselle Acard ? a demandé Breslau.
- Mais non
- Alors... pourquoi l’épouse-t-il donc ? !
- Parce qu’elle lui a plu.
- Parce qu’elle lui a plu ?... Mais que c’est donc étonnant que vous ne lui ayez pas plu...
Ce fut dit d’un ton si convaincu que de la part de cette fille intelligente, quoique moralement estropiée, j’en suis flattée.
Hélas ! ce n’est pas étonnant. Moi, comme dit ce faquin de Blanc, je suis un phénomène. Je sais tout, je puis apprendre tout ce que je veux, je suis « étonnante, stupéfiante, bizarre, amusante » mais tout cela fait peur. Je suis « trop forte, trop maligne », les hommes n’aiment pas être inférieurs à une femme.
Les bêtes ne devraient pourtant pas avoir peur, quand je leur parle je fais comme avec les gens qui ne parlent pas français et au lieu de dire: voulez-vous boire ? je dis :
Vous vouloir boire eau, vous avoir soif ? Je le fais bien involontairement je vous assure.
Et plus j’ai de bons sentiments plus je les refoule au-dedans et plus je jette feu et flamme en dehors.
- Pour les autres vous avez du jugement, dit l’éternel capitaine, mais quand vous parlez de vous, vous ne savez ce que vous dites.
- Vous n’êtes pas bien malin Blanc, lui ai-je répondu, si vous pensez que je me profanerai jamais au point de parler sincèrement de ma personne.
O Blanc ! tu m’as laissé entendre que si je n’étais pas si phénomène tu oserais me regarder comme une femme.
O Blanc ! ô mon capitaine.
Tu as aussi dit que les hommes qui pleurent battent les femmes. O mon capitaine.