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Jeudi 12 juillet 1877
Georges n’est pas encore parti, je suis si ennuyée de montrer cette plaie à nos hôtes !Nous avons visité des hôtels dans le faubourg Saint-Germain. C’est là que j’aimerais demeurer, car là ce n’est pas le Paris tripoteur que je déteste. On semble être chez soi.
Alexandre n’est-il pas « un bon garçon souvent trivial mais assez spirituel et drôle » ?
Et moi ne suis-je pas « une jeune fille un peu légère avec laquelle il a ébauché un petit roman gaillard » ? Ayant lu ces deux définitions dans un méchant feuilleton du Figaro j’ai terriblement peur que ce ne soit cela. Non, fi !
Je ne pourrai donc jamais ne pas me mettre dans la boue ! Ces écrivains,^5^ mes très-chers, arrangent tout comme cela leur plaît. Un même homme peut être poétisé et sali avec une égale facilité. De même que souvent on lit des phrases comme celle-ci : « Mais sa beauté, sa grâce, sa distinction, son air noble et modeste triomphèrent de l’infirmité de sa position. Les hommes en devenaient amoureux, les femmes l’aimaient comme une sœur, et en peu de temps elle s’acquit des amitiés réelles, des puissantes protections et fut regardée par ces fières familles comme une de leur monde, de leur caste » et d’autres fois dans des circonstances analogues on lit que: « Mais sa beauté, sa grâce, sa distinction, son air noble et modeste ne pouvaient triompher de l’infâme milieu où elle se trouvait. Tous ces charmes qui dans d’autres circonstances éleveraient jusqu’aux cieux ne pouvaient lui valoir qu’obsessions de la part d’hommes impertinents, mépris et envie de la part des femmes. Et elle vécut submergée par les trivialités de sa condition, ignorée ou calomniée ». Cela dépend comme vous voyez absolument du caprice de l’auteur qui manie tout cela pour en arriver à des effets, des émotions etc. etc.
Je vais essayer de regarder la photographie d’Alexandre, je ne l’ai pas fait depuis Nice. Je ne peux pas rester libre et bien qu’Alexandre me soit indifférent je vais en occuper le coin de mes pensées destiné à ces sortes de choses, par souvenir.
rayéVendredi 13 juillet 1877
Pourquoi certains noms frappent ? On entend prononcer un nom inconnu et il sonne étrangement à vos oreilles, vous vous en souvenez, il vous revient plusieurs fois à la mémoire, sans rime ni raison : comme ça. Au bal du Capitole Antonelli m’a parlé de bien du monde, m’a nommé presque tous les messieurs qui se trouvaient là et je n’ai fait attention à aucun nom excepté à celui de Larderel, puis j’ai oublié. Pendant le carnaval Antonelli m’a encore reparlé de lui et ce nom m’impressionnait toujours.
- Voici Larderel, tu connais Larderel ?
Au bal masqué il m’a menée devant lui et me le montrant me dit :
- Il est trop laid, ton Larderel, pour que je le connaisse.
dans la marge
Cette manière de parler ressemble à Alexandre, sèche, polie et familière.
Et je me suis en allée trop occupée d’Antonelli lui-même pour garder de Larderel un autre souvenir que celui d’un nez très long et d’un air abasourdi. Je l’ai sans doute rencontré mais je ne l’ai jamais reconnu.
Et puis arrivée à Naples j’ai trouvé son nom sur [une feuille arrachée] le programme des Courses. Altamura me l’a montré.
Je me souviens aussi qu’en lisant dans un journal à propos de l’affaire Mirafiore et Fanny Lear, que: « Mme la comtesse de Larderel a adressé une lettre à Sa Majesté etc. etc. » il m’a semblé en lisant cela, que Mme la comtesse de Larderel m’était quelque chose.
Cela a l’air d’imagination, mais je vous assure que c’est très vrai.
Prenez ces reflexions comme je les donne, sans commentaires et sans conséquence. Je raconte comme cela me vient.
rayéVendredi 13 juillet 1877
D’ailleurs tous les noms qui ont eu dans la suite quelque influence sur ma vie, m’ont fait le même effet.
Vous vous rappelez lorsque nous descendions le Toledo à pied avec Alexandre, Vendredi Saint ? Maman lui a demandé s’il était vrai qu’il se fût battu.
- Mon Dieu, Madame, répondit-il, qu’est-ce que ça fait. Ça n’est ni la première ni la dernière fois, n’est-ce pas, Madame ? et comme elle continuait je ne sais plus quoi, il l’interrompit à plusieurs reprises pour dire que ce n’était ni la première ni la dernière fois, de sorte que l’effet de cette phrase fut affecté et sonna comme une gasconnade assez enfantine. Je m’en rappelle avec déplaisir parce qu’il mentait en disant ni la première fois. Par un pareil mensonge pareil on se diminue tant !
On ne doit mentir que lorsque le mensonge ne peut être découvert. Autrement c’est d’un très mauvais effet. Je suis couchée et j’écris les inutilités qui me passent par la tête. Cela vaut mieux que de dire: J’ai essayé des robes chez Caroline, les corsages sont etc. etc. ou bien : Je m’ennuie, je ne vois personne, n’ayant réussi ni en chapeaux ni en robes je ne me montre pas ! ou bien : Je moisis, je suis impatiente de me mettre sérieusement à la peinture. J’ai honte de me gaspiller. Il vaut peut-être mieux ne rien écrire du tout quand il n’y a rien à raconter, mais c’est une chère habitude.
La postérité fera des coupures si elle me trouve trop longue.
- Ils ont tâché d’attraper Antonelli qui était très amoureux et puis moi - aura dit Torlonia mais avec des variations.
Antonelli lui a sans doute raconté bien des choses et il peut broder là-dessus. Alors Alexandre raconte nos lettres. Je sais bien par expérience comment avec Dina ou avec mes Grâces nous épluchions ces messieurs. Songez donc ce que ce doit être entre jeunes gens.
Et Alexandre le fera, ne pensant pas faire mal.
Oh ! c’est affreux !
D’ailleurs il est connu, prouvé et reconnu que quatre-vingt-dix-huit hommes sur cent racontent tout sans scrupule. En racontant nos lettres Alexandre pensera parler d’une plaisanterie !
Le lâche !
Je retournerai à Naples au carnaval exprès pour lui parler. Dieu que j’ai été imprudente et folle depuis Rome !
Alexandre est un homme de cœur après tout et il me comprendra. Oh ! c’est hideux de passer pour une demoiselle un peu légère !!!!