Mercredi 16 août (4 août 1876)

[huit lignes cancellées] Une foule de voisins et voisines, la crème de ces nobles lieux. Une dame qui a été à Rome, aime l’Antiquité et possède une fille qui ne parle pas. D’une manière subite ainsi qu’inattendue, il nous arriva trois anges. Le juge d’instruction, le notaire et le secrétaire. Mon oncle, qui est juge de paix depuis sept ans, a toujours affaire avec ces fonctionnaires.
Dans deux ans il sera conseiller d’État et grille d’être décoré. Je me suis mise en soie bleue, souliers-bonbonnières.
Les beaux messieurs ne m’ont pas mise en colère comme les gens poussiéreux, ils m’ont seulement fait rire de grand cœur. D’ailleurs ils n’ont pas osé s’approcher, nous nous sommes admirés à distance.
Hamsley est le seul qui soit un peu bien... comparativement.
La sœur d’Yssayevitch, mariée à une brute à argent, est une bien gentille personne ; elle se nomme Dina.
La sœur de Domenica me la rappelle beaucoup, le même défaut de langue, c’est-à-dire une prononciation vicieuse de nature, le même teint cuivré et les cheveux grisonnants, mais forte et robuste pour ses soixante-cinq ans.
Maman m’écrit de Schlangenbad, je commençais déjà à être inquiète mais elle me rassure et me donne même des bonnes nouvelles. Il paraît que Löbbecke est tout à fait assidu auprès de Dina. Alors c’est elle et pas moi, nos doutes sont dissipés et je suis très heureuse. Je voudrais tant cette union. Löbbecke est riche, de bonne maison, beau garçon si l’on veut, excellent cœur, assez d’esprit, un brave garçon en un mot, d’un côté ; d’un autre, Dina ferait une femme douce et aimante. Elle a si besoin de changer de vie. Ce serait une paire si heureuse ! Vous savez Dina n’est pas mal, en grande toilette elle fait même de l’effet, et beaucoup.
Mon père demande par télégraphe quand j’arriverai. Il n’a pas voulu venir à Pétersbourg, aussi voici les quelques mots que je lui écris :
« Je retiens Paul jusqu’à samedi ici, ces quelques jours me sont nécessaires tant pour me reposer que pour remercier mon oncle qui a eu la bonté de me reconduire depuis la frontière, laissant tous les travaux de ses champs, en plein été, pour m’être agréable et risquant ainsi de produire de grands désordres dans son ménage. Dimanche nous serons à Poltava. »
La dame qui a vu Rome et sa fille, avec laquelle j’ai en vain essayé de lier conversation, partirent de bonne heure et, étant restée en famille, j’essayai de chanter avec accompagnement de piano par Dina, Dina d’ici. Mais ma voix a été tout aussi rétive que la fille de la dame qui a vu Rome.
Donc me voilà chagrinée et malheureuse.
Je me couchai toute habillée et Paul vint me raconter les choses les plus bizarres sur le genre de cour qu’on fait à Marie Zankowski. Il paraît qu’étant tombé à genoux devant la belle il commença par improviser une déclaration qui sentait de dix lieues son Xavier de Montépin traduit en russe.
— Je ne me souviens même plus de ce que j’ai dit, mais c’était très bien tourné, j’étais comme inspiré, car j’étais amoureux comme un fou.
— Et alors tu l’embrassas sur la figure ? demandai-je sous le poids de mes salissants souvenirs.
— Peuh ! et même les genoux nus.
— Comment ?
— Nus.
— Quoi ?
— Nus.
— Mon fils ! et comment ?
— J’ai relevé sa jupe et j’ai baisé son genou entre le bas et le pantalon.
— Et elle ?
— Comme si c’était une autre.
— Et la jupe ?
— Est restée relevée.
— Qu’a-t-elle dit ?
— Rien, je suis resté à admirer son genou. D’ailleurs Yakowleff m’a raconté la même chose et quand j’ai dit cela à Grichko, il me dit qu’il faisait la même chose chaque fois qu’il la reconduisait du Jardin de la Ville.
— Lui aussi !
— Lui aussi et il a même, concernant les femmes, une méthode très pratique. « Tu comprends me dit-il, pour m’assurer des dispositions d’une femme voilà comment je fais. En me mettant en voiture avec elle je pose ma main sur le coussin qu’elle doit occuper, si elle s’asseye [sic] dessus et ne dit rien c’est parfait, si elle fait un mouvement je retire la main et je m’excuse bien sincèrement. »
— C’est parfait ! Mais dis, le genou était beau.
— Je ne sais pas, il faisait sombre.
Restée seule j’ouvris mon cahier et je vis attachée à une page la lettre d’Antonelli.
Je la lus et relus vingt fois, puis je me la répétai par cœur en appuyant sur « Ti amo » et me demandai ce qu’il a pu penser en écrivant ces mots.
De grâce ne me pensez pas dans le rôle éternel des femmes trompées, il n’y a rien de plus ridicule. Il m’a aimée, c’est sûr, mais misérablement, d’ailleurs chacun d’après son caractère. Et finissons-en. C’est un fils obéissant comme presque tous les Romains, bon, il paraît que nous allons recommencer... non, c’est simplement pour qu’on ne pense pas que je me plains ou pleure « un infidèle ».
Il serait stupide de m’écrier : - « Ah ! il m’a trompée, il ne m’aimait pas. » Certainement il m’aimait mais pas assez..., pas assez. Et le jour qu’il aimera assez pour se ficher de son père, si vous voulez voir une personne très humiliée vous n’aurez qu’à me regarder.
Peu m’importent les causes de son impolitesse, d’autant plus que je ne puis m’assurer si ces causes sont les vraies, je sais seulement, et vous savez aussi, que j’ai le droit d’être horriblement blessée et en colère ; je le suis tout plein.
Quel miser ! « Des moments fatals ! Je ne puis me vaincre, je suis obligée de vous dire : je vous aime et j’ai besoin de la consolation d’une parole de vous. »
Au lieu du mépris que je voulais provoquer, je n’ai éprouvé que de l’attendrissement et de l’amour en écrivant ces lignes, de telle sorte que je dus rester quelques minutes dans un fauteuil pour me calmer et pour me souvenir.
Alors je l’aime ? Qui sait ? Pas moi.
En vérité j’ai le cœur sensible. Mon cœur déborde... sur quoi ? sur des Pierres.
Mais puisqu’il est toujours rempli par des sources inconnues, laissons-le déborder.
Brute !
Alecto.
Castruccio.
rayé[HUIT LIGNES CANCELLÉES]
corresp. serbe. interventions humaines. l’âme en Serbie.
Je dois publier cet ouvrage ! Sur l’amour, sur Dieu, la monarchie ou sur l’âme... de Girofla.