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Mardi, 14 décembre 1875
Encore pire que hier !
Nous allons à la musique, et voyons tout le monde. On s’approche l’un de l’autre auprès des voitures, on rit, on bavarde de choses de chaque jour, de qui on a vu, de qui a été chez qui. Et moi, maudite, j’écoutais et amassais au fond du cœur les larmes que je répands depuis une heure !
Ce fut ma mere qui commenca, je priais de ne pas parler de mon eternel tourment, mais on continua et en pleine Promenade et quand il y avait encore du monde, je fondis en larmes. Tout ce qu’on peut dire de desagreable, d’humiliant, me fut dit. On me fit des reproches pour mes moindres plaisanteries de cet ete, chaque betise dite dans un moment de gaite m’est rappelee de la facon la plus blessante, et enfin, avec un air de mechant triomphe, on me reproche mon echec avec Audiffret.
Je ne pus rien répondre, je fermai seulement les yeux en recommandant lâchement tout le monde au diable !
Pendant que Dina était chez les Sapogenikoff et que je pleurais en l’attendant en voiture, Mme de Lewin et plusieurs autres sortaient du n 7, en riant et parlant haut. Elles sont heureuses elles !
Que puis-je attendre ! Ne m’a t-on pas clairement dit aujourd’hui, en voiture, que songer à vivre dans le monde est inutile, attendu que le procès nous ferme toutes les portes et partout.
Si c’est ainsi, alors je vous prie, mon Dieu, au nom de tout ce qu’il y a de saint et de sacré dans ce monde et dans l’autre, prenez-moi !!!
Croyez-vous que ce soit agréable de se montrer avec de belles robes, d’aller au théâtre, d’être remarquée partout et par tous, pour que lorsqu’on demandera: Qui est celle-là ? On réponde: C’est une Russe, mais on ne la voit nulle part, la famille n’est pas reçue du tout et ils sont entièrement hors de la société. Et chaque misérable dira cela ou à peu près la même chose !
Pendant cinq minutes je me suis promenée à grands pas par la chambre, comme folle, désespérée, en démence ! Puis je me suis assise et j’ai fait la bonne aventure, ce qui m’a sinon calmée du moins abrutie assez pour que je ne pleure plus.
Et personne ne raisonnera: suis-je coupable ou non ! Maudite, maudite, maudite ! D’ailleurs je me suis maudite moi-même !
Etre comme des pestiférés toujours partout !!!
Et personne ne sait ce que je souffre, et on médit, et on calomnie sans comprendre qu’on me tue.
Ah ! si, au moins, on me tuait une bonne fois, mais non, il ne se trouvera personne pour le faire. On me martyrise et voilà !
Voilà ! mais que leur ai-je fait ! Que leur ai-je fait !
Qu’ai-je fait de si atroce devant Dieu !
Et je rêve des trônes ! Folle, malheureuse, misérable ! A lire ça ne semble rien, mais qu’on éprouve ce que j’éprouve moi ! Des jours entiers, des semaines, des mois en larmes, en chagrins, en humiliations ! A chaque instant à chaque heure, partout !
Pardonnez-leur, mon Dieu ! Ils ne savent pas ce qu’ils font !
Rester le soir à la maison, c’est pleurer et m’abîmer les yeux, la peau, le sang.
Je m’habille, me fais une coiffure un peu Catherine II, le front tout découvert, et vais à l’Opéra avec Giro et ma tante.“Il barbiere di Seviglia”, une salle pleine et une humeur glacée.
Galula l’infect reste assez longtemps chez nous, Pépino est derrière sa colonne, je ne le regarde pas et il s’en va.
Giro mourait de soif, j’allai appeler l’ouvreuse et, au lieu de l’ouvreuse, je trouvai M. de Mauldre qui vint chez nous, resta longtemps et fut fort aimable pour moi. Il a aussi raconté qu’il n’y avait pas de messieurs à Nice (ce que je sais sans lui), que les dames qui reçoivent vont faire rester les messieurs chez eux pour qu’ils ne s’enrhument pas, car alors point de danseurs; aujourd’hui, à la matinée chez Mme Sabatier, une foule de dames et trois messieurs et demi. Pépino l’autre soir m’a dit la même chose.
Pendant la leçon de Rosine, après le “Il segreto” chanté par Dory, le ténor chanta “Dormi pure” ma romance, celle que j’ai chantée à Saint-Jean et chez nous et partout.
Audiffret l’écouta debout et très attentivement, Galula me salua de son fauteuil. Je ne bougeai pas.
Regarde, me dit Olga, Bibi écoute tes romances debout, il n’ose pas s’asseoir, tout comme lorsqu’on Russie on joue l’hymme impérial, Dieu garde le tsar.
Marie, Marie, dit-elle de nouveau au commencement du dernier acte, il arrange sa cravate, il va venir chez nous.
Il est en effet, venit homo .
Il me parle de ma coiffure nouvelle: puis Vous étiez charmante hier dans cette petite voiture.
Giro fit un mouvement involontaire.
Toutes les deux, ajouta-t-il en s’inclinant.
Et qui avons-nous au-dessus de nous ? demanda ma tante.
Un tas de monde, il y a Mme Prodgers mais elle, c’est un homme et puis..
Qui avec elle ?
Avec elle Mlle Robenson et puis plusieurs autres personnes que je ne connais pas.
Je voulais dire quelque chose pour qu’il dise davantage sur l’Américaine, mais je n’ai rien trouvé.
rayé[Deux mots cancellés]
Comme je suis d’humeur à m’attendre à toutes les vilenies de la terre, et au surplus déshabituée complètement des amabilités du Surprenant, je suis presque étonnée de le voir aimable.
Il va jusqu’à dire qu’il a regardé chez nous.
J’ai regardé mais rien n’a bougé, tout est fermé, ce n’est plus comme avant.
Vous n’avez rien regardé du tout interrompit ma tante.
Oh ! fis-je, pourquoi pas, une fois par an.
Mademoiselle, pas du tout, une fois par an.
Quand en partant il me serra la main je tendis tous mes sens pour sentir s’il y aura la secousse; il y eut quelque chose, mais si peu, si peu que cela ne peut s’appeler une secousse.
A la sortie Danis, qui était caché tout ce temps on ne sait où s’approche de moi. Il a été, paraît-il malade depuis longtemps.
Audiffret est-il allé chez la Robenson ? Je ne crois pas, il n’est pas sorti de sa loge, ou s’il en est sorti ça n’a été que pour quatre ou cinq minutes, même moins.
L’aime-t-il encore ? L’a-t-il vraiment aimée ? L’aime-t-elle ?
Le veut-elle ?
A cette dernière question on peut répondre par une immense affirmation. Ce n’est que moi, qui, tout en n’ayant ni position ni rien, qui fais la dédaigneuse, et qui rêve des trônes et des couronnes, des châteaux en Espagne, quand il y en a un à Nice et même fort magnifique, ma foi.
Que voulez-vous ? Ainsi suis-[je] faite, et rien ne change mes idées. Si j’ai mis le siège devant la Tour, ce n’a pas été pour en faire ma capitale mais simplement par esprit de conquête. Je suis comme Pyrrhus, moi.
D’ailleurs je crois que la tour ne se rendra que lorsque les vivres viendront à manquer, comme dans le “petit navire qui n’avait jamais navigué”. Seulement ce château-fort ou plutôt son gouverneur a beaucoup, beaucoup navigué et naviguera encore tout autant sinon davantage.
Sur ce, fermons mon fichu journal, et allons prier Dieu. J’ai tant à lui demander !
Si au moins Audiffret revenait, ce serait une distraction, au milieu de mes sombres, tristes et désolantes pensées.