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Samedi, 4 décembre 1875
Hier, à la gare, Audiffret s’est approché de maman, qui allait à Monaco. Il avait l’air le plus canaille du monde avec son long paletot jaune dégrafé et flottant, en société de Gros et de Mayer l’ex-banquier.
Il faut être moi pour avoir pu m’humilier jusqu’à m’occuper d’un Audiffret. Et je suis bien honteuse, mais là véritablement honteuse et confuse. Un paysan niçois qui s’encanaille avec des Gros et Cie fi ! Tant qu’il se conduisait bien, ça allait encore. Mais à présent, le théâtre, les chanteuses, les cocottes et Gros. Il en est tout sale. Vous ne croirez peut-être pas, mais je le dirai tout de même. Non seulement je ne l’aime pas, mais je ne m’en occupe même plus, je le trouve paysan, canaille, insignifiant. J’allais dire dégradant, mais c’est trop fort, cela ferait croire qu’il m’est quelque chose. Je ne veux plus le cribler d’injures, il ne le mérite pas. Un petit crevé niçois. Ecco.
A propos d’Audiffret, maman en a rêvé hier. Elle voyait une grande procession religieuse, et derrière tout le monde, sur une voiture à deux roues, très haute et toute noire, Audiffret en soutane noire avec une croix blanche sur la poitrine.
- « Maman, regarde, lui dis-je en désignant Audiffret, voilà un bon et vrai catholique ».
A ces mots elle se réveille. Ce rêve ne lui présage, à Audiffret rien de bon.
S’il pouvait crever, il me ferait plaisir. Je souhaite du mal à tout le monde.
J’ai pleuré chez maman et à déjeuner j’ai annoncé que j’allais étudier le chant et me faire actrice. Et je le ferai si Dieu veut bien me conserver ma voix je le ferai. C’est le seul moyen pour moi d’acquérir cette célébrité dont j’ai soif. Pour laquelle je donnerai dix années de ma vie sans hésiter. Je ne peux pas moisir !
Il me faut du bruit, de l’éclat, de la gloire ! Et j’en aurai Deo juvante
Il n’est jamais arrivé qu’on le veuille et qu’on ne l’aie pas. J’ai les idées les plus vastes du monde. Je me désole à cause du manque de société. Foin de tout cela ! Est-ce cela que je veux !
Cent fois non ! Mille fois non !
Je suis née pour être une femme remarquable peu importe par quoi et comment.
Toutes mes tendances vont vers les grands de ce monde, vers les têtes couronnées, elles seules sont mes égales, le reste est sous mes pieds, si bas, si bas que c’est extraordinaire.
Je serai célèbre, je serai grande ou je mourrai. Il est impossible que Dieu m’ait donné cette gioriae cupiditate comme à Sévère, pour rien, sans but. Mon temps viendra et je le crois si fermement que je crache sur tout et sur tous. Je suis heureuse quand je pense comme aujourd’hui.
O ma voix !
Je suis allée à la musique, il y avait beaucoup de monde, mais rien de plus curieux que la Vigier.
J’ai poussé un petit cri en la voyant. Jamais on ne s’imaginera rien de plus absurdement extravagant et ridicule.
Nous sommes allées à l’Opéra prendre une loge pour ce soir, on donne « Le Barbier », mon petit opéra favori. Je sais que le Surprenant n’y sera pas, il est à Menton pour quelques jours, il l’a dit à maman. Mais que m’importe. Je ne me pardonnerai jamais de m’être occupée d’un pareil saligaud. Je suis dans des nuages dorés. J’aspire à quelque chose d’inouï, de fabuleux, je veux me révéler au monde. Je veux être célèbre. Je chanterai.
C’est drôle, toute la troupe italienne me salue.
Nous sommes ce soir au n 2, où au n 2 en face se trouve le vieux chien fourbu.
J’ai ma robe Empire, avec laquelle je m’aime le mieux, une coiffure de deesse de l’Olympe et des cheveux tombant plus bas que la ceinture et boucles naturellement au bout. Une figure radieuse et fraiche sans etre rouge comme un roastbeef ou comme Helene Howard. Je suis comme d’habitude fort remarquee, mais Bihovetz et le cardinal Antonelli seuls viennent nous voir.
dans la marge
C’est Antonoff qu’on a surnommé cardinal Antonelli
Quand Bihovetz reste seul je suis plus à l’aise. Il est dit que si ce n’est le fils c’est le père, si ce n’est le père c’est le chien, si ce n’est le chien c’est le cheval mais seulement le père. Il m’a lorgné comme un fou ou comme un ami. Je laissais faire, et ne regardais pas de son côté afin qu’il pût m’examiner à loisir, étant fort satisfaite de moi ce soir. Le général est comme toujours charmant.
— Tenez, lui dis-je, savez-vous ce que je vais faire ?
— Qu’allez-vous faire Mademoiselle ?
— Je vais faire le miroir.
— Comment ?
— Regardez.
Et je prends la pose de papa, il met sa main sur la rampe, j’en fais autant, il s’appuie sur sa main, je m’appuie sur la mienne, il se renverse dans son fauteuil, je me renverse dans le mien, il joue avec sa chaine, je joue avec mon ruban, il s’assied cavaliererement et appuie la main sur ses genoux, je l’imite, il met le poing sur la hanche, j’en fais autant, il se tire l’oreille, je me tire l’oreille aussi, enfin il se tord la moustache, je fais semblant de me tordre ma moustache imaginaire.
Je ris et lui sourit doucement.
Le général rit, Dina rit, ma tante rit. Chaque minute papa change la pose de sa main je l’imite comme le plus fidèle miroir. C’est le dernier acte, le théâtre est à moitié vide et je continue mon jeu en liberté jusqu’au dernier moment. Il met son paletot, je mets ma pelisse, il s’approche de la rampe, moi aussi. La toile se baisse, je m’arrête un instant avant de sortir, papa en fait autant, me regarde et ôte son chapeau.
A droite il n’y avait personne, à gauche quatre loges étaient vides, c’est bien moi qu’il a saluée. A moins que ce ne soit quelqu’un en bas, mais non, puisqu’il me regardait.
Je sors en sautant de joie. Pendant que nous attendons notre voiture l’immense Pépino vient me saluer.
- Est-ce que vous êtes malade, qu’on ne vous voit plus ? lui dis-je.
Je declare a Antonelli et au general que je viens de tomber subitement amoureuse du vieil Audiffret, et ils nous mettent en voiture.
Je rentre riante et gaie et bavarde de papa.
Mais une fois devant la glace: Ah ! ma tante, je dirai comme Rosine, a che serve lo spirito, [a que ?] este giova la bellezza fra quattro mura, mi hare d’esser proprio in sepoltura ! et je fonds en larmes en me voyant si jolie, en voyant mes bras et mon cou divins.
— Il vaut mieux étouffer les enfants au moment de leur naissance, dis-je à travers les larmes, que de les martyriser comme vous me martyrisez ! De quoi êtes-vous faites ! De bois, de marbre ! Cela ne vous fait donc rien de voir que je me déchire !
— Mais que faire !
— Que faire ! Que font les autres ! Ah ! tenez vous êtes des misérables ! Chacun pense à ses enfants, et vous ! Peu vous importe que je pleure, que je souffre, que je moisis ! Je ne veux pas moisir, je ne veux pas, je ne veux pas, je ne veux pas ! Entendez-vous !
— Où prendre de l’argent !
— Pourquoi de l’argent, être dans la société ne coûte rien, est-ce que Bihovetz vous coûte cher, Pépino vous coûte cher ? Les autres coûteront donc plus ! Mon Dieu, mon Dieu !
Je vous prie ne riez pas, vous qui ne lirez jamais ce journal, si vous étiez à ma place vous me comprendriez et vous pleureriez comme je pleure. J’ai dix-sept ans ! Depuis quatre ans on me dit: Attends, quand tu seras grande tout changera ! J’ai attendu, je suis grande ! J’ai dix-sept ans ! Je moisis, moi qui veux vivre en courant, moi qui ai la fièvre de la vie, moi qui voudrais tout absorber, tout envahir, être partout, moi je suis enchaînée, cachée, seule, misérable ! Dieu, Dieu, Dieu, Dieu, Dieu ! Je ne trouve pas d’autres paroles que celle-là. Dieu ! Dieu !
Dieu ! entends-moi donc. Dieu aie pitié de moi !
Dieu tourne-toi vers la plus misérable de tes créatures, Dieu sois bon. Dieu sois miséricordieux ! Dieu ne sois pas toujours le Dieu de la vengeance et du châtiment. 0 Sainte Vierge Marie et Jésus, priez Dieu pour moi !