Journal de Marie Bashkirtseff

Je sors a dix heures, seule avec Fritz, pas une ame ! Un soleil furieux, une mer bleue, de ce bleu violace desagreable et
un ciel de feu ! Je marche une heure; rentree et arrivee sur le palier du premier, je vois un fiacre a la porte de la Tour, tiens pensai-je, ce serait drole de le rencontrer apres hier et je ressors mais ne rencontre personne, le miserable a d'ailleurs l'habitude de passer par la rue de France le matin.
Mais je ne suis pas sortie en vain, j'ai trouve dans ma tete quelque chose qui va adoucir aux yeux de l'animal, notre escapade du Chateau. On ne cache pas une lame dans un sac: tres juste proverbe russe.
Un jour ou l'autre il devait savoir, s'il ne le savait deja pas, que nous nous occupions de lui. Oui, il aurait pu le deviner mais, a present, c'est une certitude.
Je suis flambee, comme dit Tite. Tout est decouvert et crier ou faire des grimaces, est inutile et laid.
Comme il doit etre fier ! Que doit-il penser de nous !
Et hier, quand nous le vimes avec sa suite a la Promenade je suis sure qu'il racontait l'affaire a ces messieurs.
Non, mais etre attrapee comme je le suis est une chose indigne. Je savais bien qu'il devait le savoir, j'avais meme l'intention de lui raconter mais je ne me suis jamais representee cela tout en pensant que je lui raconterais je ne concevais pas la chose.
Le fait est que ma position est delicate, et qu'il est le maitre.
Au moins cela nous a fait rire pendant un mois et c'est une compensation.
Nous rions ce matin, le macon qui fait toutes les reparations chez nous arrive et commence a se vanter a ma tante de son honnetete, dit que Biasini n'est qu'une canaille (je n'ai pas dit qu'il y a trois jours, ma tante a chasse Biasini pour le bassin monstrueux qu'il nous a fait), que Biasini est un tricheur puis:
- Madame, vous etes amis avec Emile, demandez a Emile, c'est moi qui lui ai fait la Tour. Oh ! il me connait bien Emile, vous etes amis avec lui, demandez-lui.
Ce n'est plus M. Emile mais Emile tout court.
Il n'y a rien de risible mais cela m'amuse parce que tout ce qui a rapport a cet homme m'interesse; je trouve sa maniere de parler adorable, tout ce qu'on peut dire de lui m'interesse particulierement, les moindres choses deviennent des evenements et j apprends avec une joie un peu trop vive tout ce qui peu l'elever ou le grandir, chaque extravagance, chaque folie,
chaque caprice de cette creature m'occupe. Et cependant, je ne puis me dire: je l'aime. Il m'a irritee, a force de colere je commence a m'en occuper trop et il peut bien se vanter, s'il y a chez moi quelque chose pour lui, d'avoir cree ce quelque chose lui-meme.
Enfin, tous les jours on apprend. Cet homme m'a appris immensement de choses. Saurai-je les mettre en pratique ? Je crois que non. Je suis trop franche et pourtant il faudrait ne pas l'etre, je trouve sa methode la meilleure et je l'imiterai autant qu'une femme peut imiter un homme. N'aimer personne, faire absolument le contraire de ce qu'on dit, changer brusquement de facon a etourdir son adversaire, ne lui laisser jamais le temps de se rendre compte mais agir si promptement et si differemment de ce a quoi il s'attend que, quelque fort qu'il soit, il en reste hebete ! Voila je crois une precise exposition et de son systeme et du mien puisque je l'adopte. Mais non je ne saurai jamais. Qui sait ? If at first you don't the succed, try, try, try again
J'ai prepare plusieurs choses pour mon nouveau systeme et je n'ai pas pu les placer ! Nous avons marche comme tous les soirs et j'ai eu la vexation de voir d'Audiffret passer et repasser dix fois vite comme une fleche, (une pareille allure devrait etre defendue aux faquins, le duc allait ainsi) sans penser a descendre.
N'aurait-il pas mieux valu abandonner tous mes plans, du premier moment ou j'ai vu que cela n'allait pas selon mon idee ? Et sans doute, je suis bien etrange, je m'etonne moi-meme. Pourquoi me suis-je imaginee cela ? Qui a invente, comment ai-je commence a penser a cela ?
Apparemment il y avait des raisons. Quoi ? je ne m'en souviens plus, je suis venue a Nice et tout d'un coup il a commence a regarder, c'est parti de la.
Mais pourquoi se faire presenter, pourquoi venir ! Pourquoi ! Personne ne l'a demande, il est venu tout seul ! Pourquoi ! Enfin, s'il n'avait pas donne lieu a des suppositions, je n'aurais rien suppose du tout. Car je n'ai rien dit ni de Woerman, ni de Gericke, ni de Paparigopoulos, ni de Tanlay, ni de Barnola, ni de personne. Aucun de ces messieurs ne m'a fait supposer aucune chose. Mais celui-ci, tout d'un coup... Il y a des moments ou je pense que M. d'Audiffret a fait notre connaissance tout simplement... eh bien non, pas simplement du tout, enfin continuons, je dis donc qu'il a fait notre connaissance... par curiosite et
voila tout, il vient de temps en temps et voila tout, absolument tout.
Oh ! mais voila une faute grave ! Oh ! voyez, comme on voit clair trop tard ! Je n'ai pas manque un seul jour'd'aller au bain, je me laissais prendre au plaisir d'y aller, je n'ai pense a rien !
Bete, anesse ! Il fallait manquer ! Oh ! mais j'etais absurde. Enfin, esperons que dans l'avenir je profiterai de cette excellente lecon.
Une chose me console un peu, c'est que j'allais au bain tout aussi regulierement avant de le connaitre qu'apres. Non, il fallait manquer ! Oh la canaille, [texte du proverbe ukrainien, dont la traduction est ci-apres] tres juste proverbe petit-russien. Pour son propre argent il s'est achete un malheur. J'ai compris sa maniere et je l'emploierai, qu'il soit tranquille !
Enfin je ne sais litteralement quoi penser, moi n° 1 et moi n° 2 sont plus que jamais brouilles. Mi confido in Dio et lime will show. En attendant bien que vexee et fachee je ne vais pas me casser la tete avec de stupides hypotheses.
Paris et Nina ont dine chez nous, j'ai quitte la salle a manger pour prendre un troisieme bain et me coiffer, ma tante assure que les Nicois doivent venir. Coiffons-nous et s'ils ne viennent pas tant pis; si ce n'etait la honte de paraitre battue devant les miens, je suis completement resignee. Et, pour le moment, je n'ai qu'un peu de vexation, une affaire d'amour-propre et rien de plus.
Je n'ai pas dit le principal, je n'ai pas dit que, malgre tout, je poursuivrai mon idee, j'attendrai toujours, dusse-je attendre jusqu'a l'age de soixante-dix ans. J'ai dit que j'etais allee trop loin pour reculer et je le repete.
Il est plus de dix heures, personne n'est venu et il me semble deja que, de nouveau, nous ne connaissons pas une ame. Comme pour me taquiner il y eut quelques bons jours, et apres de nouveau solitude, solitude et tristesse ! De nouveau je retombe dans le sentimental, je regarde le ciel et les etoiles, la mer et les arbres noirs.
De nouveau je suis abattue, triste, j'ai envie de pleurer. Comme a Spa, j'ai vecu un mois comme il faut, je suis retournee a Nice et, de nouveau, suis retombee dans cet etat deplorable pour tout l'hiver. Au printemps Girofla et les autres faquins nicois m'ont reveillee, egayee, mais voici l'automne et, de nouveau, vient l'ennui. Non il faut partir, depuis le premier moment jusqu'aujourd'hui je n'ai eu que des affronts, des
chagrins, des deceptions ! Tout m'echappe ici, la terre se derobe sous mes pas.
Moi jeune, jolie, spirituelle et instruite, je languis ici sans emploi, je me decolle de plus en plus, je fonds; bientot il ne restera plus rien de moi. O Nice pour tant d'amour, sois honteuse de me payer par une ingratitude aussi noire ! L'ingratitude est dit-on, la liberte du coeur. Celui qui a dit cela est un sale homme !
Quand donc vivrons-nous comme j'aime, o mon Dieu !
Mais laissons ce triste sujet, eternel sujet de mes lamentations. Que ne puis-je faire des vers, de la vraie poesie pour exprimer toute la tristesse de ma jeune ame, pauvre ame ! A seize ans elle a eprouve tant de choses deja, surtout des choses qu'elle n'aurait pas du connaitre. Des affronts, des calomnies, des humiliations, des hontes meme ! L'ingratitude et la noirceur du genre humain, sa lachete et sa petitesse !
Bon Dieu, est-ce cela que je devrais savoir ! Le plus grand chagrin qu'une femme peut avoir a seize ans, c'est un chagrin d'amour. Les autres choses ne doivent pas lui manquer, richesse, position, tout cela est necessaire, comme l'eau au poisson, comme l'air a l'oiseau.
La malheureuse qui n'a pas ces choses perd la moitie de son esprit, la moitie brillante et polie, elle perd l'assurance et avec plus d'esprit et de beaute que les autres elle parait gauche et laide.
Les chagrins d'amour sont les seuls chagrins propres, il faut laisser le reste aux faquins, a la canaille.
— Savez-vous, Monsieur, dit un jour quelqu'un a d'Audiffret, ce matin j'ai vu le convoi d'une jeune fille morte d'amour.
— Eh ! mon Dieu, repondit-il, c'est la seule mort convenable, la seule mort qui ne soit pas vilaine, qui nous rend un peu bien, qui nous ennoblit.
Je trouve qu'il a raison. Ceci pose, je me trouve etre un oiseau manquant d'air ou un poisson manquant d'eau.
Mais laissons ce triste sujet. J'y pense assez sans cela et il me ronge a chaque instant.
Revenons aux choses legeres, gaies.
Posons une bonne fois quelques bonnes questions et repondons franchement et sagement.
— M. d'Audiffret m'aime-t-il ?
— Non.
— Qu'est-ce que M. d'Audiffret ?
— M. d'Audiffret est un jeune homme qui a lu "Les memoires du marechal duc de Richelieu", dont il veut suivre les traces. Il vise et atteint a la don juanerie. Il n'a pas encore aime.
— Est-ce que j'aime M. d'Audiffret ?
— Non, mais il me plait beaucoup et il a pique mon amour-propre.
— Qu'est-ce que je suis ?
— Je suis un M. d'Audiffret du genre feminin. Mais je suis tres jeune, trop jeune. Je ne sais si j'ai aime. Je crois que oui. Et, meme en ce moment, j'aime presque, si M. d'Audiffret etait un Hamilton ou un Doria je l'aimerais.
Mais il y a cette barriere entre nous, pour moi infranchissable. J'ai mon plan trace devant moi. J'ai demande ce que j'etais, je crois, eh bien ! lisez tout mon journal depuis le commencement et vous le saurez, peut-etre.
Je suis une creature ambitieuse jusqu'a la folie, mais bonne, emportee et entetee, mais genereuse. J'aime qu'on m'aime et j'aime aimer. J'ai dit une betise en disant: "Je ne sais si j'ai aime". Je sais parfaitement que j'ai aime, mais comme il y a de cela longtemps et que j'etais alors si jeune, j'ose en douter, ce qui est tres mal.
Voila la question videe j'espere. Tout le mal est dans ceci. Depuis le premier moment j'ai regarde d'Audiffret comme un homme a moi. Bientot je vis que je m'etais sottement trompee mais, avec ma tenacite ordinaire, je ne voulais pas en demordre et me disais que si cela n'etait pas, cela serait. Je me suis habituee a cette idee et a present me trouve tres malheureuse de devoir reconnaitre mon erreur, cela m'a piquee au vif et je fais tout au monde (mentalement) pour me remettre, pour triompher de l'homme. Mais il ne m'aime pas et c'est ce qui me met en colere.
J'ai dit que je le voulais, je le veux ! Je vais prier Dieu, non ! Dieu ne fait pas ce que je le prie de faire, il ne me donne pas ce que je Lui demande, Il n'est pas bon pour moi ou plutot je suis indigne de Ses bontes. Je me resigne (pas du tout) j attends. Oh ! que c'est ennuyeux d'attendre, toujours attendre et ne pouvoir rien faire qu'attendre !
Tout cela abime la femme, les contrarietes, les resistances des choses d'alentour.
Si I homme apres sa naissance et dans ses premiers mouvements, n'eprouvait pas de resistance dans le contact des
choses d'alentour, il arriverait a ne pas se distinguer d'avec le monde exterieur, a croire que ce monde fait partie de lui-meme et de son corps, a mesure qu'il s'y etendrait de son geste ou de son pas. Il arriverait a se persuader que le tout n'est qu'une dependance et une extension de son etre personnel; il dirait en toute confiance: "L'Univers c'est moi I".
Vous avez bien raison de dire que c'est trop bien fait pour etre de moi, aussi ne vous le ferai-je pas accroire. C'est un philosophe qui a dit cela et je le repete. Eh bien c'est comme cela que je m'etais imaginee de vivre. Mais le contact des choses d'alentour m'a fait des bleus, ce dont je suis excessivement fachee.
J'ai aime Girofla ! pas longtemps mais le fait existe; donc hier en m'endormant j'ai pense a cela, j'ai ose comparer avec - oh ! c'est une profanation ! - j'ai ose comparer avec le duc. Et bien m'en a pris ! Mais je ne l'aime pas du tout ce pauvre Girofla !
C'etait une erreur !
J'ai pris de la colere, du depit pour de l'amour, comme on prendrait [pour] du Chablis de l'eau de Seltz avec un morceau de sucre pour du vin de Champagne.
C'est etrange n'est-ce pas, eh bien a chaque occasion semblable je repense au duc avec fureur, il me revient tout entier, et j'en remercie Dieu, car c'est ma lumiere ! quand je l'ai en moi je comprends tout, je me sens enfin !
Oh ! quelle difference ! Comme je me souviens, tout mon bonheur consistait a l'apercevoir, des heures entieres, je restais sur la terrasse, je le voyais passer, quelquefois; et je revenais folle a la maison, je me jetais dans les bras de Collignon, je cachais ma figure sur sa poitrine... elle me laissait faire et puis doucement me faisait lever et me conduisait a la lecon tout etourdie encore, ivre de bonheur ! Oh ! que je comprends bien cette expression: ivre de bonheur ! car je l'etais.
Je ne le regardais que comme un semblable, je n'osais jamais serieusement penser a le connaitre: le voir, le voir, le voir encore et voila tout ce que je demandais !
Que je suis heureuse de le retrouver, quand je doute de lui c'est comme quand je doute de Dieu, je suis miserable.
Et j'ai ose nommer du meme nom le sentiment bas et vulgaire d'aujourd'hui ! Ici, je desire que l'homme me voie: mais pour lui, pour qu'il m'aime, pour lui enfin; j'aime aussi le voir mais pas comme bonheur, comme amusement, parce qu'il est
plus interessant que les autres... pour lui enfin, parce que je me suis mise en tete cette absurde idee.
Mais la, c'etait pour moi, c'etait vrai ! J'aimais l'autre, veritablement comme moi seule sait aimer ! Je-l'aime encore, je l'aimerais toujours.
[Dans la marge: Non.]
Qu'il est bon de parler de lui, comme ce souvenir epure ! En y pensant je sors de cette fange nicoise, je m'eleve. Ah ! la etait le vrai amour, mais j'ai honte de le dire... Je l'aime, mon Dieu, oh ! que je l'ecris a voix basse, si on peut dire ainsi, parce que c'est vrai, parce que c'etait une seule fois et comme je n'aimerai plus personne. Il me semblait un dieu. Oh ! si je le voyais de pres, s'il me parlait, je n'aurais la force de rien dire, je me prosternerais seulement.
Quand je pense a cela je ne puis beaucoup ecrire, je pense, j'aime et c'est tout.
Non, jamais on ne me comprendra !
Je voudrais que celle qui me lit fut moi un instant, pour me comprendre ! Les autres ne peuvent pas comprendre, ce ne sont pas eux qui sentent. Mais moi ! moi ! [Raye: Voulez-vous] Pour comprendre il faut etre moi ! Et encore moi dans mes moments lucides !
Pourquoi faire comprendre aux autres !
Au diable tout le monde !
O mon Dieu, mon Dieu, faites qu'un jour je le voie, je lui parle !
Je ne veux pas penser a cela, je deviens trop exaltee ! Je ne veux plus parler de Lui, je m'eleve trop haut, je crains de me briser en retombant dans les vilenies de chaque jour.