Journal de Marie Bashkirtseff

Hier comme avant-hier, apres etre restee quelque temps dans mon lit, je me levai mais cette fois pas pour faire des vers quelque mauvais qu'ils soient, je me levais pour souper.
Je me reveille toute drole comme le lendemain du depart du Nicois. Je suis en colere ! Je n'ai abaisse ma main jusqu'a lui que dans la certitude de le ramasser et voila qu'il s'envole comme une feuille emportee par le vent ! se rapproche, je crois
le tenir, mais point ! il est deja loin. Cette chasse m'a enervee.
Je suis furieuse d'avoir poursuivi une chose indigne, sans succes. Comprend-on bien ma pensee ? Si j'etais abattue dans une lutte serieuse, je serais chagrinee, tres chagrinee, mais je me resignerais a la fin. Mais ici ! Je ne m'en suis occupee que dans la certitude du succes. Ah ! si j'avais su ! Je croyais n'avoir qu'un signe a faire, pas meme cela, moins si c'est possible !
"Il ne faut jamais faire de plans !"
Et quelle honte devant tous, devant tous les miens !
Fi, quelle position humiliante. Bon Dieu ! Que je le deteste donc pour cela !
je suis hebetee et une nouvelle crainte me poursuit. Le changement des Sapogenikoff. Est-ce qu'eux aussi, pour suivre le flot... Oh ! vraiment ce serait etrange ! Sans parler de leur pauvrete, parlons seulement de Yourkoff. Tout le monde regarde cela de travers, on n'a pas voulu recevoir Paris au cercle dans le commencement, et on a fait une remontrance au consul parce qu'il a presente "une cocotte masculine".
Eux qui sont partis de Geneve parce qu'a la suite de la catastrophe les filles ont ete malades et qu'a Geneve on a dit qu'elles... - Oh ! j'ai horreur de repeter une pareille infamie -que toutes les deux ont un enfant ! On a dit cela ! On a dit cela de deux petites filles de seize et dix-sept ans ! de deux anges !
Eux que nous avons accueillis comme des parents les plus proches. Vraiment ce serait trop laid !
Et qui sait ? Pour faire comme Mme Howard, ou pour meriter une invitation de Mme Tutcheff, ils le feront ! Cela me brouillerait avec le genre humain mais pas comme on l'entend, cela me ferait triplement desirer la richesse et la puissance pour voir tous ces gens ramper a mes pieds, pour les ecraser par ma bonte et ma bienveillance hautaine, pour leur faire sentir que, oh ide moi a eux pas de reproches !
Mais pourquoi suis-je si accablee !
Qu ai-je fait a ce monde ? Pourquoi me poursuit-il des ma naissance ? Cela me tuera, car a ces pensees je deviens stupide, mes yeux prennent une expression idiote, je ne veux rien, je ne suis rien, je suis aneantie, aneantie et je ne pleure pas.
N est-ce pas honteux ma fille ? Une autre en rougirait toute sa vie ! Et toi, tu es contente ! Ceci se rapporte a la soiree.
Mais allons d'abord a la Promenade. D'abord en voiture, puis a pied avec ma tante. Elle s'est fatiguee au bout d'une demi-heure et nous nous assimes sur un banc, aussitot vient Fiouloulou disant qu'hier avec d'Audiffret ils etaient venus chez nous, mais voyant toutes les fenetres noires n'oserent pas entrer. Quelques minutes plus tard arrive le superbe imbecile mis comme au Bois, il vient du port ou il a achete des poteries pour son huile. Il va etre sage. Je ne pus m'empecher de sourire en entendant cela, moi qui ai dit "un pot en terre cuite" par betise, et voila que j'ai devine. Je pris immediatement la resolution de m'eclaircir sur un autre point de ma chanson.
Passe Cresci le directeur de l'Opera, Girofla le saisit et le presente, parle Italie, me fait parler italien, exalte ma voix au professeur, dit qu'/7 faut que je prenne des lecons etc. etc. Cresci, qui me saluait et me faisait la reverence avant de me connaitre, va s'incliner maintenant puisque son seigneur et maitre l'a presente.
Il manquait vingt mille francs au pauvre diable pour prendre la direction du theatre et Girofla les lui a pretes a condition d'etre rembourse quand il y aurait des benefices. De sorte qu'il est le dieu de cet homme.
Le garcon sait ce qu'on dit et devant l'Italien il s'est conduit de sorte a affermir tout le monde dans cette idee.
— Qu'est-ce que ca me fait, puisque je m'en vais de Nice ?
— Alors vous commencerez a donner des lecons a Mademoiselle qui a une magnifique voix de contralto, - puis vers moi:
— Quand Mademoiselle ?
Cette creature prend des airs d'intime, mais bah...
— Apprenez d'abord a chanter a Monsieur, dis-je a Cresci, et puis nous verrons. Et je m'en allai rejoindre ma tante qui etait deja en voiture.
Ce soir ils viennent chez nous. Comme on se raconte tout ^1^ Cresci savait de Saetone quelle voix j'ai et comment je chante.
Je me mets en blanc, robe Empire (pas trop Empire, ce serait leste pour mes seize ans), bas roses et mules cuir de Russie. Devant ma glace je voulais changer, j'avais peur d'etre trop paree, car ma figure etait si blanche et rose qu'elle donnait un eclat particulier a tout le reste. Je ne change pas et descends au salon ou sont ma tante et les deux Nicois.
— Est-ce vrai, Monsieur que vous avez une armoire a glace particulierement belle ?
— Qui vous a dit ca ?
— Quelqu'un, mais dites est-ce vrai ?
— Je ne sais pas, j'ai une armoire a glace comme toutes les armoires a glace, elle n'a rien d'extraordinaire.-
— Peut-etre dans l'appartement de votre pere ? dit Gaiuia.
— Ah ! oui, c'est vrai, il a des armoires a glace immenses.
— C'est cela, vous voyez bien que j'avais raison.
Voila mon autre point eclairci, et je m'en vais du salon pour rire a mon aise et lui reste la ne comprenant rien.
Ils ont vole chacun une photographie medaille, les trois Graces ensemble, apres bien des tentatives infructueuses.
On a parle de Smirnoff et de sa caricature et, comme ils voulurent absolument la voir, au lieu de faire descendre la toile je les fais monter dans mon cabinet d'etude.
Ce sera plus simple, dis-je, vous, M. Gaiuia, prenez une bougie et vous, monsieur, une autre et nous monterons.
Et nous montons et comme l'escalier est couvert de poussiere et de fragments de platre, puisque le premier est envahi par les macons, je releve ma traine ce dont je ne suis pas du tout fachee, mes pieds et mes mules de cuir de Russie demandent des yeux: ils en eurent quatre.
Apres avoir examine tout en se promenant par la chambre avec leurs bougies, Girofla ouvre une armoire et le premier livre dont il lit le titre est: "Memoires du marechal duc de Richelieu". Bigre ! voila ce que je ne voulais pas.
— Oh ! ho ! fit-il d'un ton expressif.
Nous redescendons au salon, a the l'homme raconte ou plutot je lui fais raconter sa campagne de 1871.
Il nous raconte comment il volait le lard et les oies aux paysans. Les oies en les saisissant par le bec pour les empecher de crier.
Je ne puis me le figurer soldat et je lui demandai a plusieurs reprises les memes choses et il repetait et je riais et il riait de mon peu de confiance en sa valeur.
Il parait qu'il a tue un Prussien, un seul !
J'ai repris toute ma presence d'esprit, je ne suis plus bete, je ris, je plaisante meme, j'ai repris mon air familier et hautain, je suis enchantee !
Ce matin j'ai efface la tour, les cornes et la queue voulant refaire l'homme en face, mais je ne pus reussir. Ce soir je lui fais mettre son tube et le fais poser de toutes les facons.
— Vous ne perdrez rien pour attendre, demain vous serez a
votre place. Ne riez pas, Ah ! mais fermez donc la bouche ! Et naturellement il l'ouvrait, riait puis la fermait et elle se rouvrait encore.
En profil a present, de face, non plus bas, enfoncez davantage le chapeau.
— Avez-vous vu "La Belle Helene" ? interrompit Fiouloulou.
— Non, dis-je sans me tourner et en penchant la tete tantot d'un cote tantot de l'autre pour mieux me rendre compte de cette figure que j'ai tant de mal a copier et aussi pour le regarder, car il est beau.
— C'est que, continua le petit, il y a au premier acte une scene absolument pareille.
En effet, il a raison. C'est ici la place de l'apostrophe peu gracieuse pour moi. Moi qui etais furieuse ce matin, je suis enchantee ce soir. Que voulez-vous que j'y fasse, puisqu'il m'amuse, puisque je le trouve adorable ! J'espere que je suis franche.
Je ne sais plus a quel propos il dit:
— Car mon pere, pour le moindre tapage, il tire de suite des coups de pistolet.
— C'est dangereux de venir chez vous, dis-je.
— Un soir moi-meme j'ai ete recu par un coup de fusil, je suis arrive sans prevenir et comme j'avais les clefs, je suis entre et le jardinier a tire. Car j'ai distribue a tout le monde de vieux fusils de chasse.
C'est effrayant.
Je voulais raconter les Anglaises, mais ce sera pour plus tard.
Puis on parle chant et de nouveau:
— Il faut prendre des lecons, absolument. Je vous enverrai Cresci, etes-vous libre apres-demain a dix heures ? et nous chanterons des duos etc. etc. etc...
Enfin pourquoi pas ?
Demain il va chercher avec son Cresci et a la musique me dira ce qu'ils auront trouve.
Moi chantant avec d'Audiffret. Pour toute autre ce pourrait etre dangereux, mais moi, cuirassee comme je suis !
Non, c'est tres amusant.
Notons ici qu'il y a toujours la secousse