Mardi 7 septembre 1875

Quelle position, bon Dieu, quelle position ! Nous devons partir pour nous arrêter à Marseille et, là, engager mes diamants. Attendre l’argent ici est impossible, nous manquerions les fêtes de Florence.
Il n’y a rien au monde de plus affreux que de manquer d’argent. Ah ! ceux qui ont éprouvé me comprennent. C’est le comble de l’abaissement de l’intelligence humaine, on devient l’égale d’une table, d’une bûche, d’une pierre. On est garrotté, misérable, pitoyable. Ah ! bigre de bigre !
Ayant écrit ce passage je le lis à ma tante et:
- Vous voyez Madame ce que j’écris et combien il s’agit de... Monsieur Audiffret, lui dis-je d’un ton indifférent et privant le monsieur de sa particule, à dessein.
Je dis cela à ma tante parce que depuis le théâtre ou plutôt depuis le café où elle vit l’illustre jeune homme elle ne cesse de me dire que je suis vexée et furieuse à cause de Girofla. Remarquez que ce n’est point moi qui lui donne ce nom.
Nous rentrons du Gymnase, on donnait « Frou-Frou », comédie qui laisse à désirer, mais bien jouée, et il y a de très belles scènes, mais je n’admire pas le tout comme dans « Le Sphynx ». « Frou-Frou », l’enfant gâtée de la maison épouse de Lertoris. Le monsieur est aimé de Louise, sœur de sa femme. Un beau jour il vient à Gilberte, la femme, l’idée de prendre sa sœur chez elle. Au bout de deux mois celle-ci, sans mauvaise intention aucune, se fait aimer de son neveu, enfant de sept ans et de son beau- frère, pas criminellement, Dieu me garde de dire cela. Or, de Valréas, un jeune homme qui avait demandé sa main, la main de Gilberte, l’aime jusqu’à présent et vers ce moment si fortement qu’il se déclare pour de bon, elle lui ordonne de partir tout en l’aimant mais après une scène avec sa sœur, exaspérée, blessée, jalouse, elle part avec lui. Le quatrième acte les trouve à Venise, Gilberte et son bon-ami, comme disent les Niçois, survient le mari, se bat avec l’amant, le tue et ayant fait cette belle action s’en va tranquillement chez lui. Au dernier acte, la femme mourante, arrive chez lui, après un an de soignage [sic] des pauvres, de sacrifices et d’un tas de pareilles choses, le faquin de mari la pardonne à son lit de mort. Et elle veut qu’il épouse sa sœur, ce que le misérable ne manquera pas de faire, j’en suis certaine. Je comprends cela autrement que vous, la femme ne meurt pas à cause des remords, elle meurt parce qu’on lui a tué son amant. Seulement je trouve les caractères du mari et de la sœur bien mal exposés. Louise est vertueuse mais très innocemment elle a causé ces belles choses, et le mari tout en aimant Frou-Frou s’attache à elle. Pauvre Frou- Frou ! Tu es bien sotte, ma chère. En voyant ton coquin de mari te traiter en enfant ou en maîtresse comme tu le disais, il fallait te venger, d’ailleurs moi je me serais contentée, ton mari te traitait adorablement. Mais tu étais jalouse de ta sœur, ta sœur soignait ton fils, elle dirigeait la maison, ton mari s’adressait à elle pour toutes les choses sérieuses, tu étais piquée, pauvre sotte. Mais enfin, puisque tu étais jalouse, et puis surtout puisque tu aimais Valréas, eh bien il fallait le prendre chez toi, en cachette, et non pas faire cet absurde éclat en partant pour Venise !
Moi j’eusse fait ainsi.
L’acteur qui jouait de Valréas était laid mais il rappellait d’Audiffret, surtout par son accent.
Il est dangereux d’aller au théâtre, la comédie éveille une foule d’idées, fait penser tout autrement qu’avant, donne des idées romanesques.
Ça ne se voit pas par mon analyse, mais cela se verra tout à l’heure. En un mot mon esprit est troublé, j’ai envie, j’ai envie d’aimer quelqu’un, je pense que je suis Gilberte, enfin on devine ce que je veux dire le plus doucement possible. Je suis horriblement vexée de ma défaite, je me souviens de tout depuis le commencement cet hiver, ce printemps surtout. Je suis agacée et chagrinée, non, mais fâchée, furieuse. Je lui donnerais volontiers des coups de bâton, des coups de poing, (voilà que je ne sais plus écrire ce mot) dans la figure, je voudrais l’arroser d’eau froide, l’envoyer rouler dans la boue, le garrotter, le battre encore et puis le jeter dans une fosse pleine de fange.
Voilà comme on se venge ! Oh ! jamais je n’étais si vexée, si humiliée. Moi qui pensais à la miséricorde, à la clémence, moi je suis humiliée, dédaignée ! Le mot est dur. Mais sacrebleu ! C’est vrai. Cela m’apprendra à me figurer une divinité qui n’a qu’un signe à faire, qu’un désir à former pour être obéie.
Et ma tante, qui en voyant cette créature ignoble assise au café, sur le boulevard, commence à dire des choses qui piquent mon amour-propre. J’avais cessé de penser à cet homme comme à une affaire personnelle, et pensais comme à une affaire comme avec les Howard.. En un instant il a cessé d’être Girofla, non pas en un instant, mais peu à peu depuis le départ de Nice, il est devenu un monsieur qui nous plantait là, nous, remarquez pas moi. Je n’y pensais plus comme à un homme qui m’a dédaignée, mais comme à un monsieur qui cessait peu à peu de nous connaître, qui se détournait comme tant d’autres. Et c’était une telle consolation, une joie même. Mais voilà qu’on réveille en moi d’autres idées, on touche à la corde sensible de la femme, à l’amour-propre de la femme. Chez aucune autre il n’est développé comme chez moi. J’ai de l’ambition en tout et Soit vice ou vertu Mon cœur sans fardeau Veut bien être abattu.
J’ai mal placé les vers mais qu’importe, le sens est exact.
Convenez avec moi que mon rôle est bien pitoyable. Dédaignée, moi ! Et par qui ? Par un homme que je n’aime pas, dont je n’ai que faire, que je voulais comme un passe-temps, que je croyais avoir, que je croyais une chose due.
Ah ! c’est que l’animal donnait de si belles espérances !
Ah ! triple canaille, va ! Ah ! si je pouvais t’attraper, je te ferais crever avec plaisir, je te brûlerais à petit feu !
J’ai dit à ma tante tout ce que je pense de M. d’Audiffret, j’ai même dit presque tout ce que je pense de Girofla. Elle s’obstine à en parler comme de Girofla, et c’est elle qui me fait écrire toutes ces belles choses.
J’ai dit tout, je dis toujours tout, sauf quelques réflexions intimes, qui en fait ne veulent pas dire autre chose que ce que je dis tout haut, mais qui à cause de leur forme ne se disent pas facilement.
Ah ! je suis énervante, je prends ce journal pour y écrire ce que je sens et avant d’avoir écrit, ce que je sens change, je pense tout autrement. Et de ces changements il y en a vingt par jour. Je ne sais jamais ce que [je] pense et ce que j’écris.
Je me souviens du temps où il me faisait la cour, car il me la faisait ce triple monstre, cette canaille !
J’ai l’air de ces personnages de théâtre auxquels on vient annoncer une chose, ils se trompent au sens, s’épanouissent, prennent un air vainqueur et au moment où ils vont faire de la générosité, tout d’un coup la chose s’explique et ils restent tout abasourdis, le désappointement se peint sur les visages avant que l’air satisfait en soit complètement parti, ce qui forme la physionomie la plus ridicule et la plus pitoyable de la terre.
C’est surtout pour ceux qui m’entourent ! Je consens bien à être humiliée mais pas devant tous. C’est que cette physionomie que j’ai essayé de décrire est non seulement la mienne mais celle de toute la famille. Oh ! que c’est laid ! J’ai envie d’écrire, j’aurais écrit toute la nuit, mais le papier me manque, la bougie aussi.
Je veux tant faire, après je vois une danseuse bien danser, je veux être danseuse, je vois une bonne comédienne, je veux le devenir, oh ! cela surtout, je suis sûre que je jouerai admirablement les rôles dramatiques. Un jour je jouerai, en amateur au moins.