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Lundi 2 août 1875
Je me réveille à sept heures.
A dix heures nous sortons. Je me suis engourdie en province il me faudra deux jours pour me remettre. D’ailleurs ma toilette est bien puisqu’elle est de Paris.
Quel supplice pour moi ! Machenka adore errer dans les rues et admirer les montres des magasins, courir dans toutes les boutiques. Je déteste cela, et dire que je suis obligée de la conduire partout. Je vais chez Reboux, chez Ferry, chez Jouvin, chez Laferrière. Mais triple hélas ! Caroline n’est pas là, elle sera absente quinze jours ! Une fille la remplace, j’espère qu’elle me servira bien.
Je vais chez Klein. Je rentre et écris à ma tante une lettre désespérée lui demandant money, money, money !
Ah ! J’oublie, chez Ferry j’ai vu Berthe qui est élégante et jolie. Elle a un teint d’ange. Nous parlons quelques minutes et elle me promet d’écrire, je lui promets d’aller la voir en repassant par Paris dans six semaines.
Je suis fatiguée.
Nous allons au Bois. J’étais en gris, pour aller au Bois je me mets en blanc. Il y a foule.
Ah ! Mon Dieu qu’on est bien à Paris, qu’on se sent élégant, à force de voir des objets gracieux et riches on devient soi-même bien.
Après Nice il me semble être au ciel. Et en vérité Paris c’est le Paradis. Londres est immense mais Paris est plus beau. Je suis transportée !
Et mon génie commence à me ronger. Ici c’est le monde, c’est ici qu’il faut être. La respiration me manque. Au deuxième tour des voitures, je me remets et regarde les gens avec une bienveillante condescendance. C’est ce qu’il faut pour être bien. On m’a remarquée, pas grandement je l’avoue. Attendez et vous verrez.
Que ceux qui ont des oreilles écoutent, que ceux qui ont des yeux regardent.
Demain je serai bien mieux. Je n’ai vu pas un homme sur qui on pourrait arrêter le regard. Des faquins ! Je reconnais une foule de gens. Saint-Clair, de Nice, et Lambertye, Fedus ! Nous nous regardons et je me mets à rire. Outre lui une quantité d’autres.
Et enfin Audiffer. Je suis enchantée de le voir si élégant et si bien monté. Joli cheval, jolie voiture, bien mis et joli lui-même. Nous nous passons vite, il se re, nous nous retournons et nous saluons. J’ai rougi légèrement mais pas de façon à remarquer. Smirnoff et Stiopa qui sont en face de moi disent qu’il s’est retourné longtemps. Nous nous rencontrons plusieurs fois et il salue chaque fois et son gentil sourire me fait plaisir.
Il est descendu de voiture et s’est promené à pied avec la jeunesse dorée, ce qui me plaît infiniment c’est de le voir bien entouré, bien monté.
Je souriais à moi de nous voir tous deux transporté de la sale Nice dans mon beau Paris mais, loin de perdre, nous gagnons au changement.
Je suis mécontente, j’aurais voulu qu’il s’approchât de la voiture. C’est ou très bien ou très mal. Très mal si c’est indifférence, très bien si c’est le contraire. Je pense ce dernier, car s’il n’y avait rien il aurait simplement fait tourner sa voiture comme ferait chacun en se rencontrant dans une autre ville, comme a fait de Tanlay, comme ont fait plusieurs.
Je dîne en dissertant avec Smirnoff sur les différents gouvernements politiques; Il y a dans moi de tels contrastes d’idées que c’est effrayant. D’ailleurs je ne parle jamais qu’en raillant. C’est le plus commode.
Après une journée de magasins, de couturières et de modistes, de promenade frivole, de coquetteries je passe un peignoir et lis mon bon ami Plutarque.
Savez-vous à quoi je m’amuse depuis quelques jours ? A regarder tout le monde dans les yeux. A Nice je prenais plaisir, ces derniers jours, à voir combien chacun me regardait. J’ai envie de parler à tous ceux que je vois. Il me semble que je suis reine et que tous doivent me saluer. J’aime à regarder les hommes en face mais d’un air si hautain et tout-puissant que bon gré mal gré ils font attention à cette créature qui semble être tout. Je ne sais pourquoi j’attends Audiffer ce soir. Si fait, je sais pourquoi, c’est parce que je le désire.