Lundi 10 novembre 1873

Tous ces jours pluies torrentielles, mais aujourd’hui il fait beau. Je prenais ma leçon d’anglais, Walitsky ouvre furieusement la porte, se précipite avec un cahier de musique : « Dédié à Mme la duchesse de Hamilton, princesse de Bade » s’écrie-t-il comme un fou et s’en va. Hitchcock demande ce que c’est, je dis que je n’en sais rien mais Walitsky entre et dit:
- Vous ne savez pas, oh ! Mlle Mary est amoureuse. Le duc de Hamilton !
- Oh ! how stupid, don’t believe, it is all nonsense, I don’t know the Duke of Hamilton. I only saw him sometimes in the street
- But it is of no use to love him, he is married, dit Hitchcock.
- No, he is not, it is the old one, that was married to the princess of Bade, he is dead.
- Well I am sure you told he was nice.
- Non jamais, mais ils me taquinent à ce sujet, mais ce sont des bêtises. Je vous assure. Je maintiens seulement que j’aime sa manière de s’habiller, ce n’est pas commun et ils me taquinent. Et imaginez, comme je suis sotte, quand j’entends son nom je deviens toute rouge.
- Oh ! then what will you do when you see him, you will be quite red.
- I don’t know, but he is going to marry.
- Whom.
- I don’t know.
- Perhaps yes, whom ?
- I do not know indeed.
- I like very much the name of Hamilton. Yes it is a very good name.
- Well, when I see him, I shall introduce him to you.
- Do you know him ?
- No, is he nice looking ?
- Not at all, red, fat, little grey eyes, smiling because he is very often, almost always drunk.
- Oh ! then I won’t introduce him, he won’t do a good husband if he drinks.
- Oh ! but please, don’t begin you to tease me, I say it is all nonsense, a little girl as I am, in love... oh, horror ! Nonsense.
- Yes, you are a little girl.
Les chevaux viennent et nous allons avec Paul, il y a beaucoup de monde, mais que Nice est sale pour y demeurer toujours ! Venir le mois des courses comme pour une promenade c’est charmant, mais y vivre ! Oh ! goodness.
Mon cheval patine, joue et fait même trop de bêtises, il ne voulut pas avancer et se mit à tourner et monta sur le trottoir, avec peine je le fis marcher. Mais vers la fin il alla si bien que I am quite delighted. Il faisait presque sombre, on allumait les lanternes, alors nous avons trotté, mais ce cheval est vraiment charmant. Je l’habitue à trotter, nous avons passé presque toute la promenade au trot, j’allais très bien, très bien en arrivant à la maison j’ai déclaré que je brûle d’une flamme nouvelle pour.... moi.
Nous trottions tant que nous pouvions et je ne permettais pas d’arrêter: : Continue, Jennings, continue ! C’est mon cri de guerre. Un cocher aux courses à Paris encourageait Jennings lorsqu’ils (ces chevaux) passaient et touchaient presque au but: Go on Jennings go on. Je ne cessais de le répéter, et je le répéterai longtemps, ce sera mon tic et mon sapristi au lieu de chiens. Au jardin un ventre à terre comme aux courses. Quel charme ! Je monte l’escalier en amazone et une face écarlate, et on m’apprend que M. Tormosoff est chez nous. Solominka est aussi au salon, elle toute rouge, excitée, et bouleversée. Pauvre bête ! On parle des Mme Beketoff; voilà une femme qui me plaît. Elle écrit à Tormosoff qu’elle passera l’hiver au Caire, la bienheureuse !
A dîner je bois pour étonner Miss Hitchcock un verre de vin rouge et d’eau, ensuite un quart de verre d’eau-de-vie, tout à la fois. Alors je deviens gaie, et pour répéter tout ce que j’ai dit... ma foi, j’y renonce. Je sais seulement que j’ai ri, elle a ri, nous avons ri, ils ont ri. Au salon ensuite, Walitsky fait de la musique. Comme il joue bien, c’est un charme. A dîner j’ai dépeint le duc de Hamilton. Il a des jambes de vache, une face de cochon et un dos d’hippopotame. Cheveux roux, face rouge, petits yeux. Affreux.
Comme je voudrais rester avec tous, on chante, mais les leçons, cette plage de la vie humaine. Les ayant finis je vais dire bonsoir, et on commence à faire mon éloge, about my studies, physique, chimie, etc. etc. et Bête commence à louer ma face, à dire que je suis blanche. Beaucoup me l’ont dit, mais je ne le croirai jamais, (Maman a vu le prince Gagarine).
J’écris et j’entends le piano et les voix; que je voudrais [m’en] aller ! mais non, le devoir. Go on Jennings, go on !
Il y a trois nouveaux chevaux, Molly Brown, Mobile II, Whaler.
Son Mobile a gagné le premier prix à Porchefontaine, (Page) . C’est la première fois depuis Bade que je le vois gagner un premier prix. Je regarde sa photographie à la lumière, je ne vois que la nuque, mais... je vois dans moi-même sa figure, si vivante, naturelle.
Je l’aime tant ! Je ne sais pas pourquoi... je suis bête. Je suis si malheureuse et en même temps, je ris, je chante, je mange. Surtout manger n’est pas convenable pour moi qui suis si malheureuse. Mais je suis ainsi. Je meurs un instant et dans une seconde je suis gaie, vive et folle, et lorsque je suis au comble de folie je retombe avec plus de force dans l’ennui, dans la douleur. Mon cher Hippopatamus nous nous rever...

Notes

En russe dans le manuscrit ; traduction française de l’éditeur. ↩