Samedi 1er novembre 1873 (suite)

dans la margenote de Marie sur la page de titre du Livre 12
Malheureux journal ! Ces trois derniers livres 10, 11, 12 sont remplis de misères ! Je ne fais ce malheureux journal que pour savoir combien de peines j’avais et combien de fois mes espérances sont misères ensuite.
Rumpelmayer que je dus aller ce soir aussi pour compléter la journée. Nous avons mangé des glaces aux cerises excellentes. Quel mauvais mari je ferais ! Et quelle incomparable femme je serais ! Si j’étais homme je ne me serais jamais marié, parce qu’il n’y a pas une autre moi.
A huit heures Hitchcock doit arriver. Walitsky, avec Trifon (valet de chambre de papa) allèrent, nous sommes dans l’attente enfin j’ai entendu une voiture dans son roulement et Walitsky paraît en disant: Mlle Marie, Miss Hitchcock. C’est une Anglaise maigre, brune, sèche. Je la conduis dans sa chambre, ensuite je descends pour lui faire monter à manger.
Je passe encore chez elle, nous échangeons quelques mots sur le voyage, la fatigue etc. etc. sur quoi je lui souhaite bonne nuit. Nous nous réunissons tous dans la salle à manger et Walitsky, Bête, Solominka et ma tante racontent tour à tour quelques épisodes de leur vie de pensionnat.
C’est ennuyeux les premiers jours d’avoir un étranger mais « tu t’y feras ! ma fille ».
Solominka se querelle avec Walitsky et se conduit très impoliment. Bête s’étonne comme dans notre maison on peut faire ce qu’on veut et payer d’ingratitude pour l’hospitalité.
en travers
Avec ça qu’elle l’a payée avec de la reconnaissance.
Georges prend une attestation¹ de plusieurs dames, comme la Tolstoy a tous les siens, d’hommes. Cette affaire sera drôle et intéressante.
Georges me disait d’aller voir le château du prince de Monaco, et racontait des histoires de la princesse de Monaco née Hamilton. Bête demanda si elle est jolie, alors j’ai sans doute dit que très jolie, ravissante, belle, mais Bête redemanda à ma tante, disant qu’on ne peut pas me croire là-dessus. Tout ce qui est Hamilton même (......... ). est beau pour toi Bébelle. Ma tante dit:
— Elle est très belle, un visage tout à fait comme celui de son frère, du rouquin, seulement des cheveux noirs et de beaux yeux.
J’ai chanté avant l’arrivée de Hitchcock et tout ce que je dis s’est passé avant aussi.
Ce soir son image ne me quitte pas, et j’ai une défaillance dans la poitrine (je ne dis pas cœur, ce mot m’ennuie). On ne parle plus du duc de Hamilton chez nous.
J’ai traîné la géographie avec Collignon de peur d’arriver en Angleterre et sur la carte où j’ai gratté et réécrit son nom à l’encre et maintenant j’ai tout simplement arraché la carte d’Angleterre de l’atlas, je l’ai mise en pièces et brûlée.
Tenez, à l’instant je l’ai vu ! Je ne puis pas croire que je l’ai vu de près au Tir, ce me semble un rêve. Le moment où je le voyais je n’étais pas sur la terre mais dans les nuages - (de la fumée qui sortait de son fusil.- Bêtise !) et ce soir je vois si distinctement sa face que j’en suis ravie. Je n’ai pas décrit en détail le jour du Tir mais je me souviens de tout comme si j’y suis en ce moment, tout le monde, les places qu’occupait un tel ou une telle, mes mouvements; le steamer de Wittgenstein qui voguait tout près de la terrasse du Tir, la conversation que j’entendais, devant moi Randouin, Sharjinska etc. à droite lady Falkner etc. à gauche des Anglais et derrière les Galve etc. et enfin pour un instant, très près, lui. Il se tenait pas loin des Galve appuyé près d’une colonne le dos tourné à la mer et écrivant sur un genou dans son carnet, je suppose. Il changeait de place. Ma main devient gelée et j’ai sommeil, il est presque une heure.
¹ Je suis l’auteur de l’attestation.
Mais comme tout en lui me semble parfait ! Je suis honteuse de moi pour l’année dernière, j’étais une ridicule petite fille et je pensais que quelqu’un pouvait me regarder.
Oh ! bêtise ! Oh ! erreur ! O stupidité !
Mais si j’avais seulement seize ans alors !
Comme j’étais drôle l’hiver dernier. C’est dommage qu’il m’ait plu alors. Mais je ne comprenais pas si je l’aime ou non, ce n’est qu’aujourd’hui que je vois; mes extases d’alors furent produites par l’imagination.
Ou bien c’était ça, ou bien, c’est la bête manière dont je faisais mon journal qui rend ridicule et faux ce que je sentais.
Mais maintenant devant Dieu je l’aime.
Tout d’abord j’ai pensé à lui simplement parce que le titre et le nom me plaisaient, et la fortune me convenait, l’homme était aussi intéressant et sympathique et rien de plus, mais du moment que je l’ai vu je me suis tellement entichée de lui que c’est honteux pour une fille de mon âge. Et depuis ce moment cela va crescendo.