Journal de Marie Bashkirtseff

A l'église (robe grise de drap, chapeau neuf). C'est la Trinité, l'église était tout ornée de fleurs et de verdure. On a fait une prière solennelle où le prêtre priait le pardon des péchés. Il les énumérait tous. Puis il a prié à genoux. Tout ce qu'il disait dans cette prière s'applique si bien à la mienne que je suis restée immobile, écoutant et secondant cette prière. J'ai prié pour la deuxième fois si bien à l'église. La première, c'est le jour de l'an. Car la messe est devenue si banale et puis, les choses qu'on y dit ne sont pas celles de tous les jours, de tout le monde; je vais à la messe parce que tout le monde y va. Mais je ne prie pas. Les prières et les hymnes qu'on chante ne répondent pas à ce que disent mon cœur et mon âme, ils m'empêchent de prier en liberté; tandis que ces prières solennelles où le prêtre parlait des choses qui touchent tout le monde et où chacun trouve quelque chose qui s'applique à ses propres sentiments me pénètrent.
Après l'église, chez Mme Teplakoff, elle voulait que nous déjeunions chez elle, maman a mangé, mais, moi, je suis étrange, je ne peux pas manger hors de chez moi ou bien dans un hôtel. Mme Teplakoff est une bien aimable femme, du monde surtout. Elle sait se conduire, est aimable sans ennuyer les gens et trouve toujours quelque chose à dire. J'aime les personnes de ce genre, je n'ai pas besoin de fouiller jusqu'au fond de son cœur; je vois qu'elle est aimable, gentille, pas bête, dit qu'elle m'aime, et c'est tout ce qu'il me faut. C'est assez de quelques amis, le reste pourvu qu'il soit bon et aimable pour moi et j'en suis satisfaite. Elle m'a donné une fleur de cactus en me disant qu'elle veut donner cette fleur à moi car elle m'aime beaucoup, pour que je me souvienne de sa sympathie, quoique nous nous voyons rarement. J'ai séché cette fleur.
De la maison où nous avons trouvé M. Nennkoff nous allâmes chez les Patton qui sont pour le moment à la villa Savelieff pour qu'on arrange leur maison. Je m'étonne comment Mme Patton peut vivre dans une maison où les gémissements de sa mère mourante semblent encore retentir. Elle s'est plainte à maman que c'est affreux pour elle de demeurer dans cette maison. Quelle brute il est ce Patton de la faire vivre là ! Nous les avons trouvés sur la terrasse, les enfants accourent à notre rencontre, ils nous (moi et Dina) invitèrent d'aller au jardin pour quelques minutes. On annonçait le dîner, c'est dommage car elles sont très gentilles et je commençais à les aimer, j'ai même le désir d'aller les voir. Nous les avons alors quittés.
Tout le reste de la journée fut employé à chercher un appartement et rien encore. J'en suis tellement fatiguée que je ne sens plus ni les bras ni les jambes.
A dîner une querelle générale comme tous les jours. Grand-papa est ennuyé à cause du départ de Mlle Collignon. Il est méchant, irritable et cherche querelle à tout le monde. Oh ! mon Dieu que je suis fatiguée de cette vie, que je suis malheureuse, que je voudrais vivre tranquillement, sans ces horribles, insupportables, affreuses querelles !!!!
Il y a déjà deux mois que je ne suis pas moi-même, quelque chose pèse sur moi, je suis troublée d'un triste pressentiment, je suis misérable ! Oh ! combien aurais-je donné pour retrouver le bonheur passé. J'étais tout à fait satisfaite et contente et me voilà maintenant, je ne sais pourquoi, malheureuse et ennuyée. Tout semble m'abandonner, je ne puis même pas rêver. C'est comme une autre vie, le passé me semble un rêve, le présent est triste, très triste. Je ne puis m'expliquer cet ennui, rien ne m'est arrivé et pourtant ! Ce qu'il adviendra de moi, je ne sais. Mais seulement c'est tellement dur pour moi.
Maman ressent la même tristesse. Oh ! mon Dieu, garde-nous de tout malheur ! Protège-nous ! Ne nous abandonne pas !
C'est à Toi que j'ai recours lorsque je suis malheureuse. Toi seul peut me faire heureuse et me protéger contre tout accident. Soyez encore pour cette fois miséricordieux. Rendez-moi la paix, la tranquillité. C'est à Vous que je m'adresse oh ! mon Dieu.
Ma voix s'élève vers le Très-haut, sans cesse je pousse des cris vers Lui, ma voix s'élève vers le Très-haut afin qu'il daigne m'exaucer. Oh ! la Sainte Vierge Marie, ayez pitié de moi. Protégez-moi de votre sainte prière.