Lundi, 28 avril

Peu de soleil, froid. A la promenade (vêtement vigogne, mais mal), presque personne, mais meilleur monde, pas de Niçois détestables. Audiffret à cheval, c’est un événement de le voir, on ne voit personne. Quand on pense comme il y a des canailles ! Le vieux Audiffret refuse de payer à Mme Mortier pour deux ans, disant qu’il n’a jamais rien pris. C’est une infamie avec un de attaché au nom, cela fait de la peine quand on entend de pareilles choses. Mais peut-être ça n’est pas ainsi.
Il y a deux jours que sont partis les Galve. J’ai été dans le magasin qui m’a fait la dernière robe pour choisir une façon pour la batiste grise, demain j’achète la broderie. J’espère que nous irons à l’exposition de Vienne, du moins moi, avec quelqu’un. Hier et aujourd’hui, moi et Mlle Collignon nous avons rêvé la même chose hier, que nous sauvions quelqu’un des eaux, aujourd’hui, que la fin du monde devait arriver dans une dizaine d’années et toutes nous la pleurions. Comme c’est étrange !
Mme Savelieff et Mme Patton ont rêvé toutes les deux la même chose: qu’il fallait demander à la grande-duchesse Constantin quoi faire pour guérir Mme Savelieff et Mme Savelieff a encore rêvé que la duchesse a dit qu’il fallait la masser quand, frappée d’un tel rêve Mme Patton est allée demander chez la duchesse, elle lui a dit qu’il fallait masser. C’est une chose si étrange que je n’en reviens pas, quatre rêves si extraordinaires ! Moi et Mlle Collignon nous rêvons deux nuits de suite la même chose, et de leur côté Mmes Patton et Savelieff rêvent (deux rêves) la même chose. C’est si étrange ! Si je me laissais aller j’aurais cru que la fin du monde arrive. Non, non, quant aux rêves de ces dames, je ne crois rien de fabuleux, mais que c’est envoyé par Dieu ! Je crois cela fermement.
Comme c’était étrange quand, la veille de son arrivée, j’ai rêvé que j’étais avec Gioia, lui et deux des enfants de Gioia en voiture. Je me souviens de son profil parfaitement. Et justement le lendemain, en tournant le coin du jardin public, Mlle Collignon dit: « Voilà le duc de Hamilton. »
Elle disait cela très calmement, mais qu’est-ce qu’il lui faisait au fait ? Je me suis vite tournée, le premier moment, je ne voulais pas croire mes yeux, mais puis je reconnus ce même profil que dans le rêve. Il était à pied, parlant à des dames à la promenade.
Voilà comment sont ces rêves:
(En réalité) La grande-duchesse a envoyé sa dame d’honneur chez Mme Patton pour lui dire qu’elle a rêvé que le seul remède pour guérir sa mère est de la faire masser. Mme Patton va chez sa mère qui lui dit qu’elle a rêvé que la seule personne qui sait le moyen de la guérir, c’est la grande-duchesse. Alors Mme Patton a raconté ce qu’a dit la grande-duchesse.
Le soir avec maman j’ai parlé de mon mariage et je disais qu’à Nice il n’y a rien. Alors elle me dit qu’à Nice il y a et que le vieux Hamilton voulait abandonner sa famille pour épouser une Russe. On a beaucoup parlé de lui.
dans la marge
J’ai dit du mal du duc exprès, je ne puis autrement parler de lui devant les autres.
J’ai dit:
— A cause de lui se sont perdus et le duché et tout dans le vin et dans la vodka puis j’ai dit:
— Comme ce vieux, roux, gros I en parlant du père. Maman dit:
— Non, on dit que le père était très beau et ne ressemblait pas à ses enfants. J’avais terriblement envie de dire ce que je pense sur son fils. Puis maman a dit:
— Celui-ci a gaspillé tout par ivrognerie et pour Gioia. Je n’ai rougi qu’un peu et en cachette.
dans la marge
J’écrivais en petit parce que j’avais la toquade d’économiser les cahiers.
On a dit que je serai titrée. J’ai exprimé mes opinions sur la vie d’un mari et d’une femme nettement, ouvertement. On m’a comprise et approuvée. Il n’y avait que maman et Markevitch, on a parlé des Hamilton. J’ai dit que celui-là aussi on le trouvera un jour mort dans quelque café.
Maman disait qu’il n’y a rien de mauvais à ce que son père est mort comme cela, que cela arrive aux hommes. Markevitch a même dit que si il (c’est-à-dire mon mari) sera un duc, il n’appréciera pas mon savoir de cuire les pommes de terre. Elle a dit cela car maman prêchait sur la vie domestique. On dira que je suis bête de m’enfler de toutes ces suppositions de duc, prince, etc. etc. Une mère pense toujours que sa fille est la plus belle. Mais vraiment après avoir parlé de lui, après que l’on a presque dit que je puis l’épouser il me semble que c’est possible, et j’ai prié avec tant de ferveur. Il me semble que Dieu aura pitié de moi. Que je serai la duchesse de Hamilton.
On parlait de la noblesse de sa famille étant même royale.
Mais il me semble que l’année prochaine je ferai sa connaissance. Je suis pleine d’espoir ce soir. C’est cette conversation qui m’anime, oh ! si cela se pouvait !