Journal de Marie Bashkirtseff

A dix heures les Howard vinrent, mais il pleut, cependant on a résolu d'attendre jusqu'à ce que la pluie cesse; en effet la pluie a cessé mais il fait gris et froid (vêtement vigogne), nous partons enfin.
Les grands, ma tante, M. et Mme Howard et M. Copeland dans une voiture, les filles, Hélène, Lise, Aggie et moi dans l'autre, et Mlle Collignon et Mlle Gaspard avec les deux garçons dans la troisième.
Dina a toujours mal au pied et maman est malade à cause de cette canaille Tolstoy !
Le temps est douteux, nous arrivons au but, il commence à pleuvoir un peu, puis assez fort, mais après avoir erré dans les alentours nous trouvâmes une villa vide, et nous résolûmes d'y entrer et d'y déjeuner, la servante nous ouvrit les chambres en bas. On dressa la table dans une espèce de jardin d'hiver (nous sommes sur le mont Vinaigre), on mange, on boit, on rit, on est content, tout est bon et il y a de tout.
Il fait beau et nous retournons avec des voitures ouvertes. Les enfants sont charmants. Hélène a un peu mon caractère, elle dit qu'elle n'aime pas les fleurs, les belles vues, etc. etc. c'est comme moi, et en bien d'autres choses aussi, elle aime le monde, elle a raison ! Lise est plus sentimentale, Aggie a beaucoup d'esprit.
Les garçons sont gentils, aimables à l'extrême et prévenants. Après le déjeuner nous fîmes une courte promenade, puis nous revînmes à la maison contents de notre journée à trois heures. A cinq heures, je suis sortie à pied avec Mlle Collignon (robe neuve écrue, bien), il fait extrêmement froid, j'avais ma pèlerine de velours.
Le soir au Français (robe blanche, cheveux pendants, bien, les cheveux relevés, ça aurait été très bien ), assez de monde.
La princesse Souvoroff en deux loges, dans une elle, sa fille et un monsieur, dans l'autre son bataclan et son fils.
Elle n'est pas déjà tellement belle, il y en a de plus belles qui ne sont pas autant admirées. Elle est belle, oui, mais la richesse, son nom, sa position, son extravagance, son jeu, ses habitudes sont plus attrayants que sa beauté. Tout cela attire le monde et si l'on y ajoute une assez belle figure, alors, on voit une perfection. Et quand on est comme elle, tout lui réussit, elle a tout ce qu'elle désire, la figure prend un air satisfait, content de tout, qui ajoute énormément aux charmes naturels.
[Dans la marge: Je voyais ce soir l'expression de la toute-puissance et ne savais le dire.]
Je voudrais vraiment être comme elle, en position et même en tout.
Oh ! si je pouvais avoir le duc de Hamilton I Je pourrais alors être comme elle ! (ce nom que je viens d'écrire, quand je le regarde, mon coeur bat). Il est une perfection, riche, titré, noble, bon garçon, et le plus grand de tout est ce que je l'adore !
C'est tout ce que je puis désirer ! Si je pouvais avoir cela, je serais la plus heureuse, car comme je ne l'ai pas eu depuis le commencement je saurais mieux l'apprécier.