Journal de Marie Bashkirtseff

Vent très fort, poussière. Vraiment je n'en reviens pas de l'audace de la Tolstoy.
On a apporté ma nouvelle robe, jolie. A la promenade (robe noire, vêtement vigogne). Je ne sais si c'est le manque de monde ou bien si c'est ma tristesse naturelle qui me tient.
Je suis tellement ennuyée, je ne puis pas bien étudier, il y a des moments où je voudrais pleurer. C'est la crainte de rester à Nice qui me poursuit. Et, même si on restait, qu'est-ce que cela me fait ? il y aura moins d'interruptions pour mes études. Je ne puis vraiment dire si je veux aller ou rester. Rester: tristesse, ennui. Aller: dépenses, interruptions des études. Ça n'est pas si horrible, si on interrompt, on recommence dans une semaine et tout va encore bien.
Par des circonstances, des affaires en Russie, un procès, nous ne pouvons quitter Nice pour le moment. Oh ! mon Dieu faites que le jour du départ arrive ! Comme j'avais un violent désir de rester, maintenant j'ai un désir encore plus fort de quitter Nice, non pour l'été mais pour toujours.
Je dois penser à mon éducation, au chant, à la musique, à la peinture; puis, enfin je serai grande et il faudra me marier, et à Nice avec qui ? Il n'y a que de la racaille, des ruinés, des joueurs, personne de convenable. Mais j'ai peur qu'on s'est tellement enraciné ici qu'il me sera difficile de les tirer de Nice ! Oh ! aide-moi, mon Dieu !
Demain nous allons à un pique-nique avec les Howard à dix heures.
Je ne dois pas m'irriter parce que je n'ai aucun signe d'espoir pour atteindre...
Mais ma vie est gaieté, richesses, plaisirs bruyants, bals, courses, chevaux, tirs, pique-niques, société, gloire, popularité. Etre connue partout, voilà, voilà ma vie et mon bonheur. On est assis dans la salle à manger, à causer tranquillement, me supposant occupée à étudier. Ils ignorent ce qui se passe en moi ! Ils ne savent pas ce que sont mes pensées maintenant.
Je dois être ou la duchesse de Hamilton (je désire cela le plus, car Dieu voit combien je l'aime) ou recherchée, connue, estimée, courue après, spoken of, vivre au milieu des fêtes de la plus haute société, ou une célébrité sur la scène, mais cette carrière ne me sourit pas comme l'autre, c'est sans doute flatteur de recevoir les hommages du monde entier, à partir du dernier des derniers jusqu'aux souverains de la terre ! Mais l'autre, l'autre, où j'aurais celui que j'aime ! C'est tout un autre genre, et je le préfère.
Grande dame, duchesse, j'aime mieux être parmi la société que d'être première célébrité du monde, car alors je suis d'un autre monde, eux me protégeraient.
Non, c'est la vie dans la grande société qui m'attire, que je désire le plus au monde
Oh ! pardon mon Dieu, pour des expressions aussi décidées. Je Te demande seulement de ne pas me punir pour ma témérité (mes pensées se succèdent avec une rapidité !!).
Non ! non ! Seigneur Toi seul tu peux me donner le bonheur. Oh ! donne-le moi. Donne-le moi. Je T'implore !!!!!!