Jeudi 3 avril 1873
Le matin à douze heures, avant déjeuner, je me suis habillée, ma tante etc. etc. On commence à mettre des obstacles à mon aller à Monaco, mais c'est l'habitude, on tâche de trouver des obstacles pour tout, pour mon bain de mer, et on finit toujours par trouver qu'il n'y a rien de mauvais mais c'est l'habitude (robe de taffetas noire à Dina, chapeau avec roses, bien), beaucoup de monde à la gare.
[En travers: C'est l'habitude, maintenant rien n'a changé.]
Tout le bataclan des Galve, Mademoiselle, une robe de toile grise simple et jolie. J'avais avant de l'avoir vu, dans la tête une robe semblable, mais je suis bête je me laisse devancer, nous étions: moi, Mlle Collignon, Mme Romanoff, maman, Mme Markevitch, comte Gabrielli, Mlle Kolokolzoff. On arriva donc à Monte-Carlo, mon cœur battait déjà quand nous approchons Monaco, enfin nous y sommes.
[Dans la marge: Je ne corrige pas, il y a trop de fautes.]
Dans la salle pour une minute puis avec mon mentor, Walitsky, au Tir, là, pas trop de monde, le bataclan Randouin avec les Polonais etc. et Galve etc. puis quelques inconnus, mais l'aspect, raté; plus d 'Anglais extravagamment mis, plus de chapeaux sales et cassés, plus de dos tirés et de jackettes [sic] en carreaux, plus de parieurs ardents, tout allait tranquillement. J'attendais lui, il ne vient pas, d'ailleurs je crois qu'il ne va pas se mêler à cette canaille du Tir. Il est trop riche et fashionable pour rester en avril à Nice. Je ne sais même pas qui gagna le prix, les journaux le diront, puis je suis retournée dans la salle, j'ai laissé Walitsky et pris Markevitch (j'ai deux billets pour les trois jours, dix francs pièce).
Nous ne descendîmes pas en bas avec elle, nous restâmes appuyés sur le balcon près du buffet. Tout à coup je vois Gioia avec une autre femme arrivée, je la regardais, elle a passé tout près, elle s'arrêta même sans nous regarder et descendit. Mais comme elle est plus laide que je croyais ! En voiture, au théâtre, de loin, elle est charmante, belle, mais, à pied, quelle vilaine démarche, quelles manières affectées ! Oh ! je croyais, je doutais, je croyais qu'elle n'est pas une cocotte mais aujourd'hui je suis convaincue que si.
Quels traits gros, un nez gros de brune, (elle est peinte en blonde), je ne sais si elle me semble comme cela. Une cocotte en un mot, mais plus maniérée, et de grand train; rien de plus. En même temps une assurance et une hardiesse ! Elle est détestable ! je ne dis pas comme figure, elle peut plaire; elle est très belle femme, mais comme tout !
Oh ! je serais bien mieux qu'elle, je crois bien ! Les manières, la démarche, le tout enfin. Elle n'a rien d'extraordinaire, ni yeux, ni bouche, une belle femme, rien de plus. Et moi je puis me vanter de ma bouche. Je ne la crains pas comme avant, je la prenais pour une femme modeste qui prétend faimer, qui prétend n'aimer que lui etc. et qui veut affecter le comme il faut, avec cela je la craignais, mais maintenant, non. Je suis heureuse de pouvoir la détester, et je la déteste, et dire qu'elle le possède ! Je ne crois pas d'ailleurs, je crois tout simplement que lui, jeune, libre, riche, l'a comme un meuble nécessaire, parce qu'un jeune duc avec des chevaux, des courses, doit aussi avoir une cocotte abonnée, s'il n'en avait pas, ses amis le taquineraient. Je priai hier Dieu pour faire sa connaissance, aujourd'hui je ne l'ai pas faite et il me semble même que c'est une chose trop belle pour être réelle. En voyant les noms des membres du comité du Tir, je dis à Gabrielli, où ont-ils pris tant de ducs, car il y en avait plusieurs, il me dit qu'aucun d'eux n'était présent, il me dit où étaient les autres et enfin dit:
■ Et Hamilton est sur son yacht, il voyage vers l'Orient, au Caire, je ne sais où.
Alors je ne le verrai plus car en été nous partons en Russie. A cette pensée seule mon cœur se serre, il me semble qu'alors et c'est vrai, comment pourrai-je le voir, l'avoir; on ne sait pas combien nous y resterons, mais j'ai confiance en Dieu. // ne m'abandonnera pas.
Peut-être le duc est en voyage parce qu'il a rompu avec elle. Folles idées ! elle le tient fort. Mon Dieu je ne puis que Vous prier, c'est Vous seul qui pouvez pour moi. Si nous allons en Russie, je ne perds pas courage car je l'aime ! Et j'ai confiance en Vous.
%% 2026-01-07T11:00:00 RSR: ENHANCED CONTEXT - This is one of the most important entries of Book 1, documenting Marie's first close encounter with her rival and the devastating news of the Duke's departure. THE TIR AUX PIGEONS - SOCIAL SPECTACLE: The Monaco pigeon shooting competition (established 1872) was located opposite the Monte Carlo casino on the coast. Tickets at "dix francs piece" for three days were expensive - approximately equivalent to a worker's weekly wage. The event attracted European nobility; Marie's disappointment that there were no "Anglais extravagamment mis" with their signature "chapeaux sales" (intentionally shabby-chic aristocratic style) and "jackettes en carreaux" (checked jackets) suggests the April session was less prestigious than peak winter season. FAMILY OBSTRUCTION PATTERN: Marie's observation "on commence a mettre des obstacles" - and her marginal note "c'est l'habitude, maintenant rien n'a change" (written years later) - documents a persistent family dynamic. Every activity requiring Marie's independence faced initial resistance. Sea bathing, Monaco excursions, any opportunity for visibility required negotiation. This pattern suggests the family (grandmother, aunt) was more protective/controlling than Marie wished. THE GIOIA ENCOUNTER - CLOSE OBSERVATION: This is Marie's first opportunity to observe Gioia at close range rather than from passing carriages or theater boxes. Her detailed physical inventory - "traits gros," "nez gros de brune," "peinte en blonde," "vilaine demarche," "manieres affectees" - serves psychological purposes. By cataloguing Gioia's defects, Marie reassures herself she could compete. The contemptuous label "cocotte" (kept woman, high-class prostitute) places Gioia outside respectable society, making the Duke's attachment seem merely instrumental. "UN MEUBLE NECESSAIRE" - THE MISTRESS AS FURNITURE: Marie's bitter metaphor captures 1870s aristocratic attitudes toward mistresses. A young duke with horses and racing interests "must also have a cocotte abonnee" (subscription mistress) or his friends would mock him. This cynical understanding of how aristocratic masculinity was performed is remarkably sophisticated for a 13-year-old, though she may have absorbed it from overheard adult conversation. THE DUKE'S DEPARTURE TO ORIENT: Count Gabrielli's casual revelation - "Hamilton est sur son yacht, il voyage vers l'Orient" - devastates Marie's spring hopes. The Duke has left Nice entirely, sailing his yacht (identified earlier by its English flag) toward Egypt and the Levant. Combined with the family's planned summer trip to Russia for lawsuit matters, Marie sees no path to another encounter. THE GALVE "BATACLAN" - STYLE OBSERVATION: Marie notices Mlle de Galve's simple grey linen dress - exactly the style Marie had imagined for herself. Her admission "je suis bete je me laisse devancer" (I'm stupid, I let myself be outdone) shows her intense fashion competition with the young Russian aristocrat who moves in the Duke's circle. Cross-references: See 1873-01-26 for Marie recognizing the Duke's yacht by its flag; 1873-03-31 for her plan to befriend the Souvoroff-Galve circle. %%