Vendredi 4 avril 1873
Beau temps. Je ne sais que mettre. Il fait trop chaud pour des robes d'hiver.
Je n'ai encore rien de nouveau de Paris, on a envoyé des échantillons, mais je n'aime pas ce genre, ça ne convient pas à mon âge; on offre des foulards, failles etc. ça, ne vaut rien. Je suis d'une affreuse humeur, je suis fâchée (robe bleue et grise pas bien), en voiture, peu de monde.
Markevitch est devenue un membre de la famille, bonne nature. [Dans la marge: Grande canaille, rusée et lâche, méchante vipère que cette Markevitch.]
A la promenade j'ai vu le jeune Audiffret, je le nomme, parce qu'il était absent pour longtemps. Lui aussi, Gioia le ruine ! horreur ! Je ne puis pas rester calme à ces pensées.
Nous allâmes dans tous les magasins pour chercher de la batiste grise, chez Maizonié j'ai vu Mme et Mlle Bellotti, nous avons parlé, elles sont très aimables.
Quand je regarde, je vois que tout le monde est aimable et bon, comment ne pas aimer tout le monde ? On peut vivre si heureux ! en étant bien avec tous.
J'étais enragée de ne pouvoir rien trouver, de très mauvaise humeur. Enfin, à New Scotland j'ai trouvé et suis heureuse. Quand je pense combien il faut peu de chose pour mon contentement et mon mécontentement.
Et Mortier n'a pas reçu les chapeaux comme je voulais, elle trompe, canaille ! Quelle différence entre mon journal d'autrefois et celui d'aujourd'hui; celui d'autrefois sera intéressant dans cent ans même parce qu'il est plein de déclarations, de mes sentiments, de mes impressions, de mes moments où j'ai vu celui que j'aime, de la manière dont il m'a regardé. [Dans la marge: C'est presque le contraire.]
Et maintenant, des chapeaux, des robes, des descriptions inutiles, etc. que je trouverai incompréhensibles et stupides dans quelque temps. Mais alors je voyais celui que j'aime et j'étais inspirée par lui. Je n'ose plus demander à Dieu de faire sa connaissance puisqu'il ne m'accorde même pas la grâce de le voir. Les moments où je l'ai vu, où je l'avais près de moi, où je sentais sa respiration derrière moi ne me semblant plus qu'un rêve. Il ne se doutait pas quel bouleversement se faisait en moi à son approche, il me regardait comme tout le monde (il me regardait beaucoup mais je n'ose m'expliquer son regard aucunement), ne se doutant pas qu'un de ses regards me rendait heureuse ! Il ne sait pas que je l'aime. Il n'a pas compris ma rougeur à son arrivée, il ne s'est même pas donné la peine de la comprendre. Il ne sait pas que je ne vis plus sans lui. Je sors pour sortir et m'habille pour être couverte. C'est un grand changement en moi. Avant j'avais un but, en allant partout, l'espoir de le rencontrer, maintenant je n'ai aucun intérêt, que le désir de le voir, de le connaître, de l'aimer, d'être aimée de lui ! Mon Dieu !!!