Journal de Marie Bashkirtseff

Il pleut beaucoup, il fait noir, c'est affreux un temps comme ça; cela bouleverse toute mon existence. Je ne sors plus comme avant, je ne vois plus le monde, je ne puis m'habiller, il pleut ou bien il fait un vent qui fait aller tout le monde à Monaco ou rester chez soi.
Avant, quand il faisait beau, tout était si régulier, je sortais une heure en voiture puis une heure à pied. Je voyais tout le monde, les toilettes, je regardais, on me regardait. Tout ce monde, quoique je ne suis pas connue avec eux me paraît des connaissances, des amis; je m'ennuie sans eux. Le bataclan féminin et masculin, tous les deux m'amusent. J'aime surtout le bataclan de Lady Howard parce que le duc, mon [Rayé: amour, mon chéri] était un jour là. Où est-il maintenant ? Comme je voudrais le savoir ! Je ne dois pas penser à Boreel pour mériter Hamilton, car je ne le mérite pas si je vais inventer des Boreel. Si je veux un si grand bonheur, un bonheur si extraordinaire comme celui d'être la femme du duc, je ne dois pas penser à autre chose, car s'/7 était ordinaire je pourrais encore me permettre mais, en le désirant lui , non car il n'est pas tout le monde. Donc je veux mériter le bonheur que je désire je dois m'adonner à cette seule pensée.
Mais si j'espère en vain ! Oh ! comme je suis mauvaise, pourquoi croire des mauvaises choses puisque jusqu'à présent Dieu est si bon pour moi !
Vers midi le temps s'éclaircit, peut-être j'irai à la musique et je verrai Boreel et, comme je suis, je me suis tout à l'heure dit que je ne dois plus penser à lui. Pour mériter le duc de Hamilton plus tard, il faut que j'abandonne tout maintenant. [Dans la marge: Cet oubli a été fait exprès. Je parle de Boreel par habitude.]
Mais si je désire voir Boreel, ça n'est point pour moi, c'est pour lui, et pour me venger. [Dans la marge: Imbécile. Oh quelle sotte !]
Vers midi le temps s'est calmé, puis encore de la pluie puis enfin vers deux heures et demie beau temps, soleil mais beaucoup de vent, nous allâmes à la musique en voiture (robe verte, casaque grise, très bien). Je suis vraiment fâchée de n'être point vue par Boreel, j'étais très jolie aujourd'hui ! Il est sans doute à Monaco; la princesse Souvoroff est là, c'est intéressant.
Puisque je sais ce que je veux maintenant et que c'est le duc que j'aime, je promets solennellement de ne plus faire attention à personne. Aujourd'hui, comme si une voix m'a dit que si je ne pense plus à Boreel j'aurai le duc et que je ne dois rien faire ni pour le voir, ni pour le connaître, ni pour en parler, ni enfin rien qui le concerne. C'est un grand sacrifice, mais cela vaut la peine. Ce serait trop beau si j'obtenais ce que je désire sans le moindre sacrifice. Donc je m'impose ceci, et promets de le remplir. Je parlerai dans ce livre de Boreel, mais seulement pour dire et à quel point il est on his way to fall in love with me. Parce que je veux qu'il m'aime pas pour toujours, c'est inutile mais pour quelque temps, très fort, pour qu'il soit dans la position où j'étais et pour m'amuser. [Dans la marge: Je suis lasse de dire que c'est bête, c'est à peine digne de mépris.]
La promesse que j'ai faite est bien rude, difficile et amère, mais ce qui m'attend va m'en récompenser.
[Dans la marge: Maman est alitée.]