Friday, 15 August 1884
The sketch again, in the cab — it is uncomfortable, and Coco has sat down in my palette.# Vendredi 15 août 1884
Il me faut faire un vrai effort pour aller chez Bastien.
Chaque fois que j'y vais je m'habille comme pour cent personnes, et je parviens même à avoir bonne mine à force de volonté.
Et à quoi bon ? Je me suis imaginée ce matin que l'architecte en tient décidément et sérieusement pour moi. Oui par moment j'en ai la profonde conviction. Je puis me tromper. Mais si c'était vrai pourtant ? Quelle chose insensée... et malheureuse... Non, on ne peut pas se tromper comme cela, je ne me trompe pas, seulement c'est une chose qui me fait de la peine tout en me faisant plaisir, vous comprenez ?
Je suis avec lui sur le pied d'une camaraderie très amicale, je le blague, je le taquine, je fais l'enfant. Mais je suis sûre que si pendant dix minutes, j'affectais le maintien qu'on a avec un homme auquel on plait et qu'on veut faire parler...
Mais ce sont probablement des bêtises. Ah ! ce serait absurde !
J'en suis donc à faire des toilettes de haut raffinement pour aller rue Legendre. Mais chaque visite est accompagnée d'hésitations et de doutes et... comme un début. Et à quoi bon ? Et pourquoi faire ? *C'est inutile.* Il me connaît depuis deux ans. Et puis il est trop supérieur, trop... comme moi pour que je lui plaise. Il me connaît depuis deux ans. [Mais] de mon tableau !
Cet être d'essence supérieure, ce raffiné, cet artiste de génie, ce poète... Et puis il me connaît depuis deux ans.
Ce serait donc que tout à coup... non, jamais.
Sa mère se jette dans mes bras en m'appelant sa chère petite Marie. Il y a du monde ce soir. J'ai enfin l'occasion de serrer la main de Baude mon graveur. Voilà encore une excellente nature comme Emile, celui-là rentre vers six heures et demie et puis trouve là, ma tante, Dina et moi.
Jules aime beaucoup ma tante. Il dit que c'est l'abnégation et la bonté en personne. Mais au fait, c'est la vérité. Ma tante est bien meilleure que maman et toujours sacrifée, toujours.
Il va mieux et il me dit à propos de je ne sais quoi une de ces amabilités qu'on dit à tout le monde.
— Vous allez donc mieux que vous êtes aimable ?
Ça fait rire tout le monde.
— [Rayé: Eh bien.]
Emile lui a raconté des plaisanteries que j'ai faites à la maison croyant m'embarrasser, alors je fais des grâces et des mines et puis bruquement:
— Ah ! vous croyez que j'ai peur de vous, attendez un peu, et vous verrez !..
— Non ! vous seriez insupportable s'il n'y avait personne qui vous tienne un peu...
— Ah ! comme vous vous trompez, je serais bien mieux, plus gaie, plus gentille, plus spirituelle.
— Mais cela est tout à fait impossible.
C'est Jules qui l'a dit, c'est une banalité mais...
— Eh bien si vous êtes bien sage, je vous parlerai de mon tableau !
— Ah !!!
Et il s'installe dans son lit pour bien écouter et moi assise tout près, les coudes sur la couverture, le touchant presque.
Il n'est du reste question que de la façon pratique de faire une esquisse dans la rue, il me rassure sur les difficultés. J'ai l'air de me confesser, les yeux dans les yeux.
A quoi bon ? Il me connaît depuis deux ans. Et puis [Mot rayé:] Jamais.
Comme je traversais la chambre, sa mère m'a attrappée et m'a embrassée comme de force, je le regardais en riant et il riait aussi, l'air très bon.
Mais il me connaît depuis deux ans.
Jamais. Jamais. Jamais. Ça ne peut pas arriver.
Comment voulez-vous qu'une chose à laquelle je pense depuis longtemps et que je désire arrive tout d'un coup comme ça... Surtout que j'y ai travaillé !... Je crois si peu aux résultats logiques... Ça rate toujours. Si encore j'en avais ni pensé, ni écrit mais après tant de... Oh ! non jamais. Enfin il me voit depuis deux ans. Avec l'autre... J'ai tout de suite vu ce qui en était. Et d'autres aussi. Mais celui-là. Voyons, c'est tout à fait impossible. Quand cela ne serait que parce que je n'entends pas bien. Connaissez-vous rien de plus cruel ?
Oh ! absolument impossible. Et ce ne sera jamais. Et à quel propos ? Nous sommes des gens de cœur, moi j'ai un peu de talent, il nous aime beaucoup. Et c'est bien assez.
Oh ! non. Il faut bien se le dire... parce que c'est la vérité, que ça ne peut pas arriver. Non. Non. Non.
Moi spectateur vient de relire le charabia de moi-auteur. Moi-spectateur est parfaitement indifférent mais il veut bien que je m'amuse dans cette voie...