Thursday, 7 July 1881
The father-in-law has left; his other daughter has stayed. Nini implored the old scoundrel to give her five hundred roubles to be able to escort me back and spend a few days in Paris. But nothing.Le beau-père est parti, la sœur est restée. Nini a supplié la vieille canaille de lui donner cinq cents roubles pour pouvoir aller me reconduire et passer quelques jours à Paris. Mais rien.
Et encore s'il était pauvre.
Mon père à moi outre l'argent qu'il me devait vient de me donner trois cent cinquante francs promis pour payer la note du marchand de couleurs. Il avait aussi promis de payer les couleurs que j'emporterais ici, mais sur cent francs je ne dois plus compter.
Seulement je devais partir ce soir mais maman ne peut aller que jusqu'à la frontière et là il faut pendant vingt-quatre heures attendre ma tante... Et puis ça à l'air si louche ces conduites coupées en deux. Et puis je suis si malheureuse avec ma famille.
Enfin maman me met hors de moi par une passivité molle qui est une sorte de résistance énervante. Monsieur a la fièvre et je ne lui parle pas en disant tout haut mon mécontentement. Or Nini meurt d'envie de voyager et cela ferait [un] plaisir immense à Paul, je décide donc de faire deux heureux et de m'égayer le voyage. Je le dis à maman avec une foule de reproches concernant sa lenteur, sa négligence et ces mensonges avec lesquels elle croit me calmer, que je finis bien par voir puisque c'est pour la plupart du temps pour gagner du temps et alors ce sont des crises d'indignation que ces bonnes âmes espèrent contrebalancer par des sirops.
Ah ! Sainte Madone. Je ne sais donc plus ce qui se disait au
juste seulement maman a dit que je ne suis pas obligée de vivre avec une famille qui m'énerve tant.
— Et comment faire ?
— Mais Breslau vit donc seule...
S'il y avait de l'insolence, de la raillerie, de la méchanceté dans cette bêtise ce ne serait rien, [Mots noircis: c'était dit] moitié par nonchalance, moitié par une sorte de conviction amenée par la lassitude de ces scènes et le chagrin réel que cela lui cause. J'avais déjà mal aux mâchoires et le gosier étranglé à force de me contenir et je me mis à lui crier de sortir ou que je ferais un malheur et elle est sortie très lentement avec douceur mais j'en fus si exaspérée que m'enfermant à clef, je renversai un meuble et me jetai à genoux invoquant la miséricorde divine et fondant en larmes. Mais je ne suis pas digne de la pitié du ciel, je sens bien que je ne suis pas une malheureuse attendrissante et que je n'ai pas à importuner Dieu. J'ai cassé une glace après la dernière que j'ai cassée à Paris, je suis devenue sourde et maintenant...
On peut être superstitieux et croyant. Du reste le malheur n'arrive pas à cause d'une glace brisée mais bien la glace se brise comme un avertissement... de quoi ?
Je ne puis que prier Dieu, je sens, je sais que je ne mérite rien (et je vous jure sur mon âme que je suis franche) mais le moyen de s'empêcher de demander... grâce quand même on ne le mérite pas.
A présent je reviens du pavillon où je suis restée à discourir contre l'avarice et l'impudence de mon père. La nuit était si belle, la lune si fraîche et si pâle qu'au lieu d'aller droit au pavillon je me suis promenée en soupirant et en me demandant à quoi bon tous ces tracas.
N'est-ce pas la même chose [de] rester ici... Dieu me tirera aussi bien d'ici que d'ailleurs s'il veut bien me tirer d'affaire, puis il fait beau, tout ça c'est des braves gens, les domestiques et les paysans, tout le monde et les deux grandes maisons qui se regardent l'une en face de l'autre comme deux imbéciles. Enfin pourquoi partir... Chercher un médecin qui me guérisse, des eaux ? Je n'y crois pas. Je ne crois plus qu'en Dieu pour me guérir... Je me suis approchée doucement de la fenêtre ouverte [Mots noircis: et en me] cachant derrière un immense peuplier j'écoutais mais à cinq pas je n'entendais rien d'une conversation faite d'une voix ordinaire. Je serais perdue cent fois si maman ne me tirait d'affaire d'une façon plus ou moins ingénieuse. Mais seule... ce soir je me suis bien assurée que je suis malade... Enfin s'il ne s'agit que d'avoir... ou plutôt non ce n'est pas... confiance, c'est
désir insensé d'être guérie, que Dieu ait pitié de moi.
Nini, sa sœur et Dina sont venues me reconduire jusqu'à ma chambre et nous avons causé de choses sinistres à propos de miroirs cassés. Et les trois bougies, j'en ai eu deux ou trois fois ici. Enfin, est-ce que je vais mourir ? Il y a des moments où cette idée me donne froid mais quand je crois en Dieu j'ai moins peur quoique... je veuille bien vivre. Ou bien je deviendrai aveugle. Ce serait la même chose, car je me tuerais... Mais qu'est-ce qu'on trouve là-bas ? Qu'importe on s'évite quand même des douleurs connues. Où peut-être deviendrai-je sourde tout à fait. Je m'acharne à écrire ce mot qui m'écorchait la plume... Mon Dieu ce n'est pas pitié, je ne mérite pas la pitié, je suis indigne et que je meure à l'instant même si je le dis par hypocrisie, je suis indigne de tout mais Vous êtes Dieu, mais je ne puis même pas prier comme les autres fois, on ne peut pas, je ne peux pas du moins, demander quelque chose d'injuste [Mots noircis: il est] injuste que demander l'indulgence pour moi. Si c'est la mort d'un proche... de mon père ce ne serait pas une grande perte mais maman. Je ne me consolerais jamais de lui avoir dit une parole de travers: Vous voudriez peut-être demander si je préférerai cette mort à la surdité... Je ne saurais le dire ni décider même pendant la seconde la plus fugitive.
Ce qui me nuit sans doute près de Dieu c'est que je tiens compte des moindres mouvements de mon âme et ne puis m'empêcher de penser que telle pensée peut m'être imputée à mal et telle autre à bien, or dès que je reconnais que c'est bien il n'y a plus là aucun mérite et tout est perdu. Si j'ai quelque élan généreux ou bon ou chrétien je m'en aperçois aussitôt, par conséquent on éprouve malgré moi de la satisfaction en vue de que cela doit selon moi me rapporter et dans ces conditions-là le mérite s'évanouit. Aussi tout à l'heure j'ai eu l'idée de descendre de me jeter dans les bras de maman, de m'humilier et naturellement la pensée qui suivit celle-ci fut à mon avantage et tout a été perdu. Puis j'ai senti que je n'aurais pas trop de peine d'agir ainsi et que malgré moi je le ferais un peu cavalièrement ou à l'enfant, car une expansion véritable sérieuse, dramatique entre nous est impossible, on ne m'a jamais vue que furieuse ou blagueuse et ce ne serait pas possible.
On me croirait folle ou jouant la comédie.