Sunday, 17 October 1880
Kiki and Saint-Amand came while we were at the Pasdeloup Concert,1 from which we had left early anyway (I was not feeling well and was afraid of fainting), so that I had barely had time to slip on a white dress [blacked-out word: when] Gabriel arrived, back from the country and leaving for Rome on Wednesday... We laughed for an hour, we made touching farewells, and he kissed the tips of my fingers, saying:Kiki et Saint Amand sont venus pendant que nous étions au Concert Pasdeloup d'où du reste nous sommes parties avant la fin, (je ne me sentais pas bien et craignais de me trouver mal) ce qui fait qu'à peine ai-je eu le temps de passer une robe blanche [Mot noirci: quand] Gabriel est arrivé retour de campagne et partant pour Rome mercredi... Nous avons ri pendant une heure, nous nous sommes faits des adieux touchants et il m'a baisé le bout des doigts en disant:
— Vous permettez ?
— Que ne vous permettrai-je pas ! ai-je répondu.
A la manière dont il baise la main, ou plutôt effleure les doigts, on jurerait qu'il a eu des leçons de maintien. Est-ce qu'on n'apprenait pas toutes ces choses avec un maître de danse au siècle dernier ? Blague à part, de tous les jeunes gens que j'ai vus il est le mieux, mais je n'ai pas encore vu les élégants du petit club et du Jockey, que de loin, et il y en a sans doute d'aussi bien que l'Archange.
Ma tante le taquine et ne lui parle jamais que pour lui demander quelle atrocité il a faite ou va faire, ou pour faire des suppositions sur son "abominable conduite".
Je n'ai pas été laide pendant sa visite... et puis nous avons bien ri. Il est très élégant, une tenue vraiment parfaite; de beaux yeux gris fer froids et profonds. Il en est de ses yeux comme de sa voix; parfois en causant son regard s'arrête sur vous, devient presque triste, presque amoureux... on a l'air de *s'entendre,* de s'isoler des autres, une sorte de complicité s'établit pour un instant, car aussitôt je me mets à rire ou je regarde ailleurs, lui aussi et tout rentre dans l'ordre accoutumé. Je le répète, il en est de ses yeux comme de sa voix.
C'est comme Cassagnac qui a des regards tendres et pénétrés quoiqu'il fasse, mais chez l'illustre cela dure tout le temps et puis ces yeux voilés de velours ne ressemblent en rien aux yeux d'acier de Gabriel. Enfin, bon voyage. Je lui dois quelques heures de gaieté.
Saint Amand arrive et nous le gardons dîner après quoi c'est toute la soirée passée devant le feu à moitié éteint de la cheminée, assis sur des coussins nous fredonnons tous les opéras du monde et les romances et les chansons; je m'accompagne sur la guitare. Le fou de Saint Amand chante: Salue c'est l'amour qui passe ! et dit que Gabriel et moi serions un couple superbe.
J'ai déjà quelque chic sur la guitare mais vous savez, pour un salon éclairé à l'ordinaire ce serait impossible. Et pour ma bibliothèque artistique un jour douteux, des coussins par terre, l'ombre d'un palmier... sans cela c'est gauche et prétentieux. Saint Amand tout en chantant dit qu'il faut que j'épouse Gabriel. Ah ! ce serait joli. Ce serait pire que je ne sais quoi, car nous accepterions avec plaisir mais absolument de sang-froid. Me voyez-vous affublée de ce charmant secrétaire d'ambassade, "très joli garçon, très fin, n'ayant pas beaucoup d'argent à dépenser avec ces dames mais ce qu'il dépense le dépensant avec un tact et une grâce qui lui vaut beaucoup de succès auprès de ces mêmes dames". Non, n'est-ce pas, du reste c'est une fantaisie du poète Saint Amand. Ce qu'il me faut, c'est ou un homme connu qui me permette d'avoir un salon ou beaucoup d'argent alors il n'y a pas besoin de mari connu.