Thursday, 19 August 1880
Jeudi 19 août 1880
Je ne vaux rien ce matin, les yeux, la tête fatigués. Et dire que je ne pars que samedi! Aujourd'hui, je n'ai pas le temps; demain, c'est vendredi, et si je partais vendredi, je penserais que les embêtements qui m'arrivent toujours sont arrivés à cause de cela.
Je ne crois pas que le prince Napoléon vienne, du reste je suis trop fatiguée de ce pays pour y rester encore . Et le régime que je suis n'est pas fait pour m'entretenir en belle humeur et santé.
Vendredi nous devons monter à cheval mais plus qu'hier, partir à neuf heures, déjeuner au diable là-bas et revenir. C'est le déjeuner qui me répugne car la promenade elle-même n'est pas trop accaparante et par ces montagnes on marche l'un derrière l'autre et l'on peut ne pas causer du tout.
J'ai la fièvre, mes bras tombent, mes cheveux ne frisent pas. J'avais froid, à présent je brûle.
Ce matin je me suis promenée et j'ai fini mon tableau. Avec les séances en plein air du tableau abandonné et tout le dérangement que je leur ai causé cela m'est revenu à 100 francs. C'est cher.
Je suis écœurée après la lecture du "Figaro" et du "Gaulois". "Le Figaro" est devenu peu gai et avec cela il prend de plus en plus les tons ternes et stupides du légitimisme. Quant au "Gaulois" il publie des premiers pavés sur Trouville ou Dieppe où se trouvent des phrases comme celle-ci: "Au dehors quelques groupes s'éloignent dans la plage et disparaissent dans le noir. Que vont-ils faire à pareille heure ? De temps en temps la lune sortant d'un nuage éclaire de blanches robes qui semblent de loin des apparitions fantastiques et sur le miroitement de l'eau des ombres tout d'un coup surgissent étrangement enlacées" ou bien : "Les planches et le Casino prendront un air grave (après les courses) et le soir Mme Durifflard, de Caen, pourra promener sa famille sur le sable sans être exposée à entendre des voix chuchotantes et pâmées et à voir danser étrangement dans l'ombre l'éclair rouge ou blanc d'un chapeau de femme".
Est-ce joli ? Et c'est le même "Gaulois" qui demande des poursuites contre des journaux qui se livrent à des littératures à l'usage de vieillards... éteints.
Ces choses ne passent qu'avec du talent . Mais un imbécile qui s'y essaie produit des dégoûtations bêtes à pleurer.
Voici une brochure de Rochefort. L'ancienne "Lanterne" que je ne connaissais pas. Mais tout cela m'attriste.
Le petit chose machin, cette saleté d'Antonelli me disait à Rome: " Quand je vois tous les partis qui partagent l'Italie, j'en deviens triste au point de pleurer".
Moi jusqu'à présent je n'ai pas de pays qui soit plus ma patrie que la France. Mais je n'aime pas ce pays, je voudrais l'exploiter, m'en servir mais voilà tout.
Quant à la Russie qui est mon sang et ma chair j'aime mieux m'en tenir éloignée. Si je me mêlais de ses affaires, je me passionnerais trop et le résultat ? Etre déportée ou enfermée avec des femmes perdues. On pourrait éviter cela mais il y a le nihilisme qui est le déshonneur du parti libéral russe. Il n'y aurait qu'à être confondu avec ces sinistres idiots et le gouvernement s'il vous voyait prendre quelque influence, n'y manquerait pas.
Tout ça, c'est des raisons qui prouvent que je n'ai pas de vocation pour le dévouement inutile... peut-être même utile mais perdu dans la foule.
Ce que je voudrais, c'est juste assez de danger pour que cela soit coloré.