Wednesday, 18 August 1880
Mercredi 18 août 1880
Nous avons fait une trop grande promenade; cinq heures à cheval avec ce traitement affaiblissant et je suis éreintée, dans le sens exact du mot.
Je crains que le traitement ne donne raison à cet animal de docteur des eaux, qui a prétendu que j'étais faible... il est vrai que, quand j'eus fini, il m'assura que, pour avoir si bien supporté vingt et un bains, il fallait être très forte. La médecine est une triste science.
Nous avons monté jusqu'au sommet du Sancy; les montagnes qui encaissent l'horrible Mont-Dore paraissent plates de cette hauteur. Le spectacle du haut du Sancy est vraiment grandiose; j"aimerais voir un lever de soleil de là-haut. Les lointains sont d'une teinte bleuâtre qui m'a fait penser à la Méditerranée et il n'y a que cela de beau. L'ascension à pied est très pénible, mais quand on est arrivé, on semble dominer le monde.
Il y avait une foule de gens, venus comme nous, qui gâtaient la nature.
Mlle Devick plaît à Potin, je crois, ils se sont déjà rencontrés ici il y a deux ans et ont monté à cheval ensemble. Potin est veuf depuis douze ans et je lui donne quarante-deux ou trois ans. Quant à la jeune fille elle peut avoir dans les vingt-cinq ans mais sous un voile on lui donnerait dix-huit ans. La taille contribue à la rajeunir, un corsage de quinze ans, pourtant si on lui faisait un corsage bien fait, je ne crois pas qu'elle fût trop maigre...
Du reste elle est charmante et absolument distinguée. De beaux cheveux châitain clair, des dents très blanches, des mains soignées et des pieds chaussés avec goût, c'est-à-dire que le pied a la même largeur tout le temps, ce qui est exquis quand il est étroit; et le sien est étroit. Son amazone ne lui va pas mieux que la mienne (qui va mal) mais elle est gracieuse avec et lorsqu'elle s'arrange, les plis tombent bien sur ses longues jambes élégantes. Une voix de jeune fille et elle parle un peu du nez en escamotant les mots comme un enfant qui voudrait rire.
Elle me rappelle la princesse de Sagan, en un mot.
Je comprends qu'elle plaise à Potin fatigué d'un long veuvage et désirant une compagne car il sent que bientôt il ne vaudra plus rien.
Et dire que c'est le calcul que font beaucoup d'hommes.
Hier on m'a servi un potage à la poule comme tous les jours mais, ô épouvante 1! C'est trop dégoûtant pour que je vous le dise, contentez-vous de savoir que je ne prendrai plus que du lait pendant ces trois mortelles journées qu'il me reste à passer dans cet affreux Mont-Dore où l'on est encaissé comme dans un cercueil. Il faut renverser la tête Dieu sait à quel point pour apercevoir le ciel et tout autour, où que vous tourniez les yeux, des murailles de verdure. Mais c'est très beau. Eh bien non, cela m'étouffe.