Saturday, 31 July 1880
Samedi 31 juillet 1880
[Dans la marge : Traitement repris ce matin.] Hier, j'ai commence mon tableau sur une toile de 25. C'est fort simple d'arrangement. Les deux enfants sont assis sous de beaux arbres au tronc couvert de mousse; il y a une eclaircie dans le haut de la toile par laquelle on voit la campagne d'un vert clair. Le garcon, qui a une dizaine d'annees, est assis de face, un livre d'ecole sous le bras, les mains croisees au dessus du genou gauche, les yeux dans le vague. La petite fille, qui a six ans, le tire par l'epaule d'une main et, de l'autre, tient une poire. La tete est de profil, elle a l'air de l'appeler. On voit les deux enfants jusqu'aux genoux seulement, car c'est grandeur nature.
J'ai lu ce qu'on appelle un mauvais livre, "Mademoiselle Giraud, sera femme," de Belot. Cela m'a change des "Origines de la France contemporaine" par Taine. J'ai deteste Belot apres avoir lu ma "Femme de glace", "Mademoiselle Giraud" est plus agreable a lire - 270 pages en deux heures, ah ! je vais vite, mais peut-on lire serieusement de pareils auteurs. Je les lis quand je suis souffrante ou quand je veux absolument m'etourdir, m'oublier sans fatigue. Et pour m'excuser, de lire ce galimatias, je me dis : mais je suis desesperee, si abrutie ! Vous savez bien j'ai lu" Nana", du reste il n'y a pas de mauvais livres; pourtant il parait qu'il y a des intelligences qui s'en ressentent.
Avant de quitter Paris, j'ai lu "Indiana", de George Sand. Et je vous assure que cela n'est pas amusant ! N'ayant lu que "La Petite Fadette", deux ou trois autres nouvelles et "Indiana", je ne devrais peut-etre pas me prononcer... Mais jusqu'a present je ne goute pas du tout ce talent.
Pourtant, pour que tout le monde l'ait proclame si haut... Enfin je n'aime pas cela, moi.
C'est comme les vierges de Raphael; ce que je vois au Louvre me deplait. J'ai vu l'Italie avant de pouvoir juger, et alors ce que j'ai vu m'a deplu egalement. Ce n'est ni divin, ni terrestre, a ce qu'il m'a semble, c'est conventionnel et cartonneux !
Il fait gris dehors, n'ayant pas dormi je n'ai pas travaille. Nous sommes allees a La Bourboule qui est a cote du Mont-Dore. Nous avons rencontre Wodzinski a ane. Il est un peu vexe de ce que l'ayant invite a diner le mercredi de la Fete, nous sommes parties sans le prevenir et il est venu se casser le nez, il viendra demain ici.
J'ai voulu monter a cheval..., mais je n'ai envie de rien et, quand je passe une journee sans travailler, j'ai d'affreux remords, et il y a des jours ou je ne peux rien faire; alors je me dis que si, que si je voulais, je pourrais, et alors des querelles avec moi-meme, et cela finit par un lachez tout ! Ca n'est pas la peine de vivre... ! pendant lequel je fume et lis des romans.
J'avais besoin de mon calendrier pour savoir si juillet a trente ou trente et un jours (je ne sais jamais ces choses la).
Mon calendrier est reste a Paris, alors j'en reve, je vois le calendrier et le chiffre trente et un comme si c'etait la realite.
Il parait que cela arrive a beaucoup de personnes, ainsi que de voir des endroits dont on a reve plusieurs fois. Ainsi j'ai reve des Buttes-Chaumont deux jours avant de les voir.
Mont-Dore me rendra ideale. Le matin je prends du the et du lait, a onze heures encore du lait et a cinq ou six heures un morceau de poulet ou un potage. Mais je n'ai pas faim, je vous dis que je ne vis pas, je dors.
De temps a autre je pense a Soutzo. Nous nous sommes quittes devant nous revoir le lendemain. Mais... quand meme ce garcon la m'aimerait vraiment, puis-je me contenter de cette nature epaisse, panachee de faussete grecque. Du reste il faut m'en tenir a la prediction d'Edmond et de la mere Jacob.
L'homme decrit pas eux, surtout par Edmond, il me semble le voir et je le reconnaitrai certainement.
Mais c'est des folies.