Deník Marie Bashkirtseff

[Dans la marge : Traitement repris ce matin.] Hier, j’ai commencé mon tableau sur une toile de 25. C'est fort simple d’arrangement. Les deux enfants sont assis sous de beaux arbres au tronc couvert de mousse; il y a une éclaircie dans le haut de la toile par laquelle on voit la campagne d'un vert clair. Le garçon, qui a une dizaine d’années, est assis de face, un livre d'école sous le bras, les mains croisées au dessus du genou gauche, les yeux dans le vague. La petite fille, qui a six ans, le tire par l’épaule d’une main et, de l’autre, tient une poire. La tête est de profil, elle a l’air de l’appeler. On voit les deux enfants jusqu’aux genoux seulement, car c’est grandeur nature.
J’ai lu ce qu’on appelle un mauvais livre, “Mademoiselle Giraud, sera femme,” de Belot . Cela m’a changé des “Origines de la France contemporaine” par Taine. J’ai détesté Belot après avoir lu ma “Femme de glace”, “Mademoiselle Giraud” est plus agréable a lire - 270 pages en deux heures, ah ! je vais vite, mais peut-on lire sérieusement de pareils auteurs. Je les lis quand je suis souffrante ou quand je veux absolument m’étourdir, m’oublier sans fatigue. Et pour m'excuser, de lire ce galimatias, je me dis : mais je suis désespérée, si abrutie ! Vous savez bien j’ai lu” Nana”, du reste il n’y a pas de mauvais livres; pourtant il paraît qu ' il y a des intelligences qui s’en ressentent .
Avant de quitter Paris, j’ai lu “Indiana”, de George Sand. Et je vous assure que cela n’est pas amusant ! N'ayant lu que “La Petite Fadette”, deux ou trois autres nouvelles et “Indiana”, je ne devrais peut-être pas me prononcer... Mais jusqu’à présent je ne goûte pas du tout ce talent.
Pourtant, pour que tout le monde l’ait proclamé si haut... Enfin je n'aime pas cela, moi.
C’est comme les vierges de Raphaël; ce que je vois au Louvre me déplaît. J'ai vu l’Italie avant de pouvoir juger, et alors ce que j’ai vu m'a déplu également. Ce n'est ni divin, ni terrestre, à ce qu’il m'a semblé, c’est conventionnel et cartonneux !
Il fait gris dehors, n’ayant pas dormi je n’ai pas travaillé. Nous sommes allées à La Bourboule qui est à côté du Mont-Dore. Nous avons rencontré Wodzinski à âne. Il est un peu vexé de ce que l’ayant invité à dîner le mercredi de la Fête, nous sommes parties sans le prévenir et il est venu se casser le nez, il viendra demain ici.
J'ai voulu monter à cheval..., mais je n’ai envie de rien et, quand je passe une journée sans travailler, j'ai d’affreux remords, et il y a des jours où je ne peux rien faire; alors je me dis que si, que si je voulais, je pourrais, et alors des querelles avec moi- même, et cela finit par un lâchez tout ! Ça n’est pas la peine de vivre... ! pendant lequel je fume et lis des romans.
J’avais besoin de mon calendrier pour savoir si juillet a trente ou trente et un jours (je ne sais jamais ces choses là) .
Mon calendrier est resté à Paris, alors j’en rêve, je vois le calendrier et le chiffre trente et un comme si c’était la réalité.
Il paraît que cela arrive à beaucoup de personnes, ainsi que de voir des endroits dont on a rêvé plusieurs fois. Ainsi j’ai rêvé des Buttes-Chaumont deux jours avant de les voir.
Mont-Dore me rendra idéale. Le matin je prends du thé et du lait, à onze heures encore du lait et à cinq ou six heures un morceau de poulet ou un potage. Mais je n'ai pas faim, je vous dis que je ne vis pas, je dors.
De temps à autre je pense à Soutzo. Nous nous sommes quittés devant nous revoir le lendemain. Mais... quand même ce garçon là m’aimerait vraiment, puis-je me contenter de cette nature épaisse, panachée de fausseté grecque. Du reste il faut m’en tenir à la prédiction d’Edmond et de la mère Jacob.
L’homme décrit pas eux, surtout par Edmond, il me semble le voir et je le reconnaîtrai certainement.
Mais c'est des folies.