Tuesday, 9 September 1879
Mardi, 9 septembre 1879
Ma tante et maman sont couchées depuis une heure, je voudrais rester toute la nuit à fumer et à dire des bêtises car vous savez que j'ai une langue de tous les diables... il paraît que c'est le cas de toutes les femmes honnêtes... Joseph... ce nom me revient à toute minute... J'ai envie de devenir amoureuse... à condition qu'on soit amoureux de moi. J'ai envie d'une petite machine vulgaire, un homme très jeune et bébête. J'ai rêvé de grandes passions mais je n'en veux plus... ce soir. Ce serait drôle avec Joseph. Il voulait épouser une cocotte et sa mère la magnifique Mme Arnaud a eu toutes les peines du monde pour empêcher cette douce union. C'est un enfant du reste, de vingt et un à vingt-deux ans, pas même... pauvre diable... je n'ai bu que de la limonade et je suis très gaie... Dites-donc, il n'y a avec qui causer... Vous très adorés lecteurs mais un espace de cinquante années nous sépare. Ce journal c'est ma vie. Ce sera drôle ce dîner chez Hecht... très cocasse. Si au moins il y avait A...rnaud. Vous rappelez-vous de notre scie à Nice avec Bihovetz, dit le général Bibi et mes grâces.
Ah ! c'est bien étonnant
Ah ! c'est bien surprenant
Qui ! me dira comment
Fi ! nit cet incident
Ah ! c'est bien étonnant
Ah ! c'est bien etc...
On se chantait cela toute la journée.
Ô le Surprenant Emile, ô l'été de Nice, ô suprême printemps de ma jeunesse ! C'est bête mais c'est charmant.
Décidément l'espace de cinquante années ne favorise pas la conversation, elle languit. Bonsoir.
Je ne suis pas heureuse.
Sans compter Julia Acard ! Et si on veut remonter tout à fait haut on trouvera que la maîtresse du duc de Hamilton se nommait Amélie Gioia.
Je suis mortellement triste, rien ne me réussit. Ce n'est pas la peine de vivre !
Arrive Blanc et nous nous mettons à rire. Quand coup de sonnette, Alexis, troisième coup est arrivé le vieux prince, alors je me sauve et cinq minutes après rentre au salon en m'annonçant moi-même: la citoyenne Gambetta ! Coiffure Directoire avec les deux rubans, perles au cou, grande robe de laine blanche, ceinture sous les seins. Je suis très belle ainsi et très entrain ce soir. Un teint éblouissant, des yeux qui pétillent, des mouvements de cou de conquérante... Dieu sait pourquoi... Puis vient Moraës avec son nez rouge. Moi je trône dans mon atelier littéraire, on m'admire, ce soir, je suis belle... et à quoi bon !
Robert-Fleury et Julian sont à la campagne. Cette semaine je finirai deux ou trois petits portraits et l'autre lundi, je recommence à aller à l'atelier.
Ah ! Atelier, non c'est trop bête.
J'aime le nom de Joseph. Hier j'ai cru pendant deux actes le voir dans l'entrée sombre des fauteuils, j'ai lorgné l'homme et ce n'est qu'au troisième acte que je me suis aperçue de l'erreur et ça encore parce que Hecht a dit que Joseph n'était pas venu... Ce faux Joseph était le comte de Brazza que j'ai connu chez de Lesseps et qui s'est cru obligé de faire une visite aujourd'hui à cause de l'attention dont je l'ai gratifiée. Il ressemble à Joseph mais en caricature.