Thursday, 13 March 1879
la pauvre fille est si ennuyeuse. Figurez-vous un tout petit corps, une grosse tete avec des yeux bleus... avez-vous des tetes de [Mot noirci: bois] chez les modistes, avec des joues roses et des yeux bleus ?
Eh bien c'est ca, et les traits et l'expression. Joignez a cet exterieur un air langoureux, qui se trouve d'ailleurs dans tous les mannequins dont je viens de vous parler, une demarche lente mais si lourde qu'en l'entendant on dirait un homme. Une voix trainante et faible, elle avale les mots. Une lenteur etonnante. Elle est toujours ailleurs, comprend jamais tout de suite puis s'arrete devant vous et vous contemple avec un serieux qui vous fait eclater de rire ou vous enrage. Souvent elle arrive au milieu de la chambre et reste la plantee sur ses jambes sans savoir ou elle est. Ce qui est presque le plus enervant c'est comme elle ouvre les portes, l'operation dure si longtemps que chaque fois j'ai envie de me precipiter et de l'aider. Je sais qu'elle est jeune, dix-neuf ans, je sais qu'elle a toujours ete malheureuse, qu'elle est dans une maison etrangere ou elle n'a pas un ami, pas un etre avec lequel echanger ses pensees... souvent elle me fait de la peine, m'attendrit par son air doux et passif alors je prends la resolution de causer avec elle, de... mais allez-y donc ! Elle m'est repugnante comme me l'etaient le Polonais et Bruschetti. Je sais que c'est mal, mais cet air idiot me paralyse. Je sais que sa position est triste... pourtant chez les Anitchkoff elle etait la meme.
Pour me demander la moindre chose, pour me prier de jouer quelque chose au piano par exemple, elle eprouve les hesitations et les tortures que j'eprouverai en *demandant* une invitation de soiree ou de bal.
J'ai l'excuse de ne causer avec personne ici, elle n'est donc * pas une exception. Ma tante est presque stupide, elle dit toujours des choses de travers et moi, c'est bete, mais cela m'enerve surtout parce qu'elle n'en convient jamais et va et va devant du monde et raconte des choses qu'elle a entendues n'importe comment et que les autres savent mille fois mieux. Elle discutera avec Gavini sur un salon parisien ou sur bref, je travaille a l'atelier et en mangeant a la maison, lis les journaux ou un livre c'est une habitude dont il me sera difficile de me defaire, je lis meme en m'exercant sur la mandoline.
Donc la petite ne se voit pas plus mal traitee que les autres, sauf Paul qui est ici en visite, mais j'ai des remords mais je ne peux pas !
Je me sens profondement malheureuse dans sa societe, les trajets que je dois faire avec elle en voiture me seraient une vraie torture si je ne regardais par la portiere et en pensant tres fort a autre chose, ne parvenais a l'oublier.. On l'oublie facilement, rien de plus imperceptible que ce pauvre etre mais aussi rien de plus enervant ! Je voudrais tant qu'elle se trouve une condition ou elle puisse etre heureuse et qu'elle s'en aille d'ici. J'ai honte de le dire mais elle me gate mon desert et ma vie de desolation
Oh ! cette peinture ! Si je pouvais y arriver !
J'ai encore retenu Paul et apres l'atelier nous sommes alles au theatre, j'ai amene deux Suedoises avec moi de l'atelier.