Saturday, 1 March 1879
Voilà une journée qui m'a vieillie. Paul est allé chez le procureur et chez le commissaire. Les Tutcheff ont porté plainte contre la famille Babanine et contre Paul, disant qu'on a l'intention de souffleter la dame. La famille Babanine ! C'est absurde mais grâce au passé fait par Georges cela prend encore. Paul a l'air aplati. Je lui ai fait écrire à Des Perrières et à Scotti hier. Il n'y a aucune réponse. Vous vous imaginez ce que je souffre. Ce n'est que le soir que j'apprends que le chasseur n'ayant pas trouvé Des Perrières a rapporté la lettre, et puis que Paul a vu Scotti et qu'ils en ont causé et que ces messieurs lui ont dit tous les deux qu'on ne pouvait provoquer Eristoff puisque c'est lui l'insulté. Hier vers le soir pour remonter Paul je lui ai dit que du moment qu'on inventait ces soufflets aux dames, c'était lui l'insulté et il l'a répété à ces messieurs, ce qui a embrouillé un peu la situation. Et puis ce Paul ! Je n'ai pas de chance moi ! Non, là vraiment il faut y renconcer. Homme je serais remarquable, femme je suis malheureuse. Il est difficile de s'imaginer des êtres dans une position plus fausse les uns vis-à-vis des autres que nous aujourd'hui. [Mot noirci: Personne] n'osait rien dire et chacun supposait de son côté. Le soir on s'est un peu expliqué.
Paul m'assure que ces deux amis sont très bien avec lui. Les inquiétudes et les tourments s'apaisent un peu... il faut de l'indulgence. J'ai bien écrit un article à la Cassagnac qui aurait amené réponse, procès, duel. Mais c'est impossible. Qui sera là pour répondre ? Paul ? Il doit partir et puis il n'est vraiment pas très commode de pousser ce grand corps et d'électriser ce bon enfant qui a peur de son père. Une affaire comme celle-ci bien menée et la réputation d'un homme est faite. Et puis si on venait à savoir que c'est moi le machiniste et s'il fallait à mon frère écrire quoique ce soit à l'improviste loin de moi. Il ne sait pas du tout l'orthographe ni le reste...
Enfin ! Poussons un soupir qui résume tout et humilions-nous. Pourtant avec de l'argent et quinze jours de temps je pourrais arriver à un meilleur résultat. Non, ce n'est pas faute d'habilité, ni d'argent. Ce sont les antécédents qui gâtent tout, c'est la faiblesse de ma mère qui retombe sur nous et un garçon de dix-neuf ans comme Paul ne peut pas vaincre tant de préventions et Mme Tutcheff qui est enracinée ici bien qu'on cause de sa liaison en famille. Je vous dis que pour cela il faudrait un homme majeur pouvant affronter les lois et ne craignant pas de se mettre autant d'affaires sur les bras qu'il en viendrait.
Après les soufflets de la Tolstoy et de Prodgers et la protection accordée par maman à l'auteur de ces scandales, il faudrait moi en homme. Je me réhabiliterais ou je mourrais à la peine.
Enfin il nous reste à payer les journaux pour qu'ils racontent l'histoire.
Paul a vu Barnola et lui a montré tout le dossier de l'affaire. Barnola a approuvé très fort. Mais est-ce qu'il y en a un seul qui sachant la vérité n'approuve pas ? Ceci est consolant.
Mais cette histoire en me faisant souffrir vient de me faire du bien. Avant de quitter Paris j'ouvris l'Evangile et lus une ligne au hasard pour savoir ce qui m'arriverait à Nice où j'allais entendre la Patti et prendre un bain de soleil. Eh bien j'ai lu des gens qu'on menait au consistoire et des juges et des... tout ce qui nous arrive enfin. J'ai ri en pensant que c'était absurde et ouvrant le Livre à plusieurs reprises je trouvais toujours des choses dans le même genre. Eh bien cela me redonne de la confiance, je crois en quelque chose. C'est toujours ça de pris sur l'ennemi.
Paul a beau me rassurer je vais demain envoyer ce mot à Des Perrières:
*Cher comte,*
*C'est moi qui ai conseillé à mon frère de recourir à votre amitié croyant ainsi vous témoigner notre estime. Je le regrette d'autant plus qu'il m'a fallu ensuite faire un mensonge pour lui éviter un... embarras dont j'étais la cause.*
Marie Bashkirtseff
Des lettres, toujours des lettres ! Oui et en voici encore. C'est l'oncle Alexandre qui l'écrira de Russie.
*Monsieur le Procureur de la République*
*J'apprends qu'une plainte diffamatoire a été porée par Mme Tutcheff et le prince Eristoff, contre M. Paul Bashkirtseff et contre la famille Babanine.*
*Monsieur Paul Bashkirtseff est à Nice et peut se défendre lui-même. Quant à la famille Babanine, pas un membre de cette famille n'est venu à Nice depuis plus de deux ans. Cette plainte veut confondre la famille Bashkirtseff avec un individu du même nom adonné à l'alcool et renié depuis longtemps par tous les siens. Mais même cet individu n'a plus reparu à Nice depuis plussieurs années. Ainsi donc Monsieur le Procureur de la République, je viens protester au nom de tous mes frères qui depuis la mort de Monsieur Etienne Babanine le père, représentent la famille Babanine contre cette tentative de diffamation dont l'impartialité bien connue des autorités françaises fera justice.*
*Agréez, etc. etc.*
Le consul répond à Paul que cela ne regarde pas la juridiction du consulat. Cela nous est égal, il a eu la lettre et c'est ce qu'il fallait.